Abbaye Notre-Dame de l’Étanche –
Combats sur les hauteurs de la Meuse 1914 – 1918 et 1940 – 1944

Caché au fond d’une vallée entre les villages de Deuxnouds-aux-Bois et Creuë, un joyau pittoresque chargé d’une histoire séculaire se niche au milieu des Côtes de Lorraine : l’ancienne abbaye de prémontrés de Notre-Dame de l’Étanche. Lors d’une visite de ce site paisible et un peu hors du temps, on ne soupçonnerait guère qu’ici et sur les hauteurs environnantes de la Meuse, la Première Guerre mondiale a pris un tournant décisif dès le mois de septembre 1914. 30 ans plus tard, au début de la phase finale de la Seconde Guerre mondiale, il s’y est également produit des événements aux conséquences funestes sur le plan militaro-stratégique, ce qui justifie globalement d’élargir l’arc thématique et temporel.

l’Étanche – Contexte historique

C’était l’année 1138 lorsque, par l’intermédiaire de l’évêque de Verdun, Albéron III. de Chiny, la fondation d’un monastère prémontré fut ordonnée dans la zone rurale située entre son siège épiscopal de Verdun et l’abbaye bénédictine de Saint-Mihiel située plus au sud. Comme emplacement, on choisit une vallée isolée sur le territoire de la commune de Lamorville, qui fut appelée « Faveroles » en raison du nom de ses propriétaires. Le monastère porta autrefois des désignations telles que « les Touches » ou plus tard « Notre-Dame de l’Étanche », qui remontent toutes au mot latin « stagnum » et à la présence de plusieurs sources et étangs dans le fond de vallée allongé. En 1144, Albéron de Chiny éleva le monastère au rang d’abbaye. Le premier abbé fut Philippe de Belval, qui avait auparavant déjà dirigé l’abbaye prémontrée de Belval-Bois-des-Dames, fondée en 1120, située à quelques kilomètres à l’ouest de la petite ville de Stenay. En 1157, l’abbaye de l’Étanche reçut les droits de prieuré sur le lieu de pèlerinage de Notre-Dame-de-Benoîte-Vaux, qui est encore très fréquenté aujourd’hui.

Abbaye de l'Étanche, château d'Étanche
Abbaye de l’Étanche, château d’Étanche

L’abbaye de l’Étanche a été pillée et dévastée à plusieurs reprises au cours de son histoire, notamment entre 1632 et 1636 par des troupes suédoises et croates. Après la fin de la guerre de 30 ans, le complexe entièrement détruit est resté longtemps inutilisé et n’a été rebâti qu’au milieu du 18e siècle. Les restes de l’église et du bâtiment principal visibles aujourd’hui datent de cette époque. Des parties des voûtes de la cave sont à attribuer à la construction originale du 12e siècle. En ce qui concerne les événements médiévaux, aucun détail précis n’est connu, à l’exception de quelques traités contemporains. Après la reconstruction de l’abbaye entre 1743 et 1770, l’utilisation cléricale n’a pas duré longtemps. Au cours de la Révolution française, dès 1790, on a assisté à l’expulsion des moines et à la confiscation par l’État de la propriété et des terres associées. Le monastère a été transformé en exploitation agricole et a changé de propriétaire à plusieurs reprises jusqu’à l’époque moderne.

Abbaye de l’Étanche, 1757
Abbaye de l’Étanche, 1757

Côtes de Lorraine – Début de la Première Guerre mondiale

Hermann von Strantz, 1915
Hermann von Strantz, 1915

La Première Guerre mondiale atteignit les hauteurs de Meuse et la région de l’abbaye de l’Étanche au début du mois de septembre 1914. Le 6 septembre 1914, des éléments du V. Preußisches Armeekorps (Ve corps d’armée prussien) commencèrent leur progression à travers la plaine de la Woëvre en direction des Côtes de Lorraine. La mission initiale était d’assurer la progression de la 5. Armee (5e armée) du prince héritier allemand en bouclant la ceinture fortifiée autour de la Stadt Verdun par l’est. Le général commandant en chef, Hermann von Strantz, avait déjà envisagé lors de la planification des opérations de soutenir l’attaque de l’armée du Kronprinz au-delà de la mission défensive qui lui avait été ordonnée, par une poussée sur les hauteurs de Meuse jusqu’à la Stadt St. Mihiel et la prise des forts de Meuse Camp des Romains, des Paroches et de Troyon. À cette fin, il élargit la zone d’engagement de son corps et fit marcher la 10. Infanterie-Division (10e division d’infanterie), initialement prévue comme réserve, sous le commandement du General Robert Kosch, d’abord en direction du sud, puis également vers l’ouest. Le bouclage de la Festung Verdun fut pris en charge par la 9. Infanterie-Division (9e division d’infanterie) et des éléments du V. preußischen Reserve-Korps (Ve corps de réserve prussien) rattachés au nord.

Côtes de Lorraine – première attaque sur les hauteurs de Meuse

Les unités allemandes traversèrent la plaine de la Woëvre sans résistance. Le 7 septembre 1914, la reconnaissance révéla que les positions défensives françaises aménagées sur la pente est des hauteurs de Meuse étaient inoccupées. L’après-midi de ce même jour, l’ordre fut donné par Kronprinz Wilhelm que le V. Armeekorps devait s’emparer des Côtes de Lorraine ainsi que des forts de Meuse. La mission avait déjà été prise en charge par la 10. Infanterie-Division avec la 20. Infanterie-Brigade (20e brigade d’infanterie) (Infanterie-Regimenter 47 und 50 [47e et 50e régiments d’infanterie]) dans le secteur nord et la 19. Infanterie-Brigade (19e brigade d’infanterie) (6. Grenadier- [6e régiment de grenadiers], 46. Infanterie- [46e régiment d’infanterie] und Regiment Königs-Jäger z.Pf. Nr. 1) dans le secteur sud. La 20. Infanterie-Brigade atteignit la région du village de St.-Remy-la-Calonne et poussa le lendemain jusqu’à Vaux-les-Palameix et Dommartin-la-Montagne. La 19. Infanterie-Brigade occupa sans résistance notable Deuxnouds-aux-Bois, Chaillon et Lamorville ainsi que la vallée intermédiaire autour de l’abbaye de l’Étanche. Dans les jours qui suivirent, des escadrons des Königs-Jäger zu Pferde Nr. 1 parvinrent à atteindre la vallée de la Meuse en plusieurs endroits, notamment près de Lacroix- et de Rouvrois-sur-Meuse, et descendirent même jusqu’aux environs de la Stadt St. Mihiel. Nulle part il n’y eut de résistance sérieuse de la part des Français.

V. Armeekorps, septembre 1914, de
Mortier Skoda M.11 près de Bereschany, Ukraine, 26 août 1914
Mortier Skoda M.11 près de Bereschany, Ukraine, 26 août 1914

Dès le 8 septembre 1914, les Hauts de Meuse étaient fermement aux mains des Allemands. L’ordre fut donné par le général Kosch à la 10. Division (10e division) de s’emparer du Fort de Troyon. Outre l’artillerie lourde du corps d’armée, qui était déjà prête à faire feu dès le matin, deux 30,5 cm Skoda-Belagerungsmörser de la 3e batterie du k.u.k. « Halbbataillon Krakau » commencèrent également le bombardement du fort le matin du 9 septembre 1914. L’unité avait été créée en août 1914 sous le commandement du Hauptmann (capitaine) Rudolf von Ranciglio avec des pièces du 2e régiment d’artillerie de forteresse k.u.k. en garnison à Cracovie. À la demande de l’Oberste Heeresleitung, elle avait été mise à disposition par les Autrichiens au début de la guerre, aux côtés d’autres groupes de mortiers k.u.k. Le demi-bataillon de Cracovie avait déjà participé auparavant à la réduction des forteresses de Namur et de Givet.

Les Autrichiens s’étaient avancés avec leurs Motor-Zugmaschinen en empruntant l’actuelle D 113 depuis Combres-sous-lès-Côtes sur la Grande Tranchée de Calonne. Les Haubitzen des Typs Skoda M.11, qui portaient le surnom de « trente et un demi » (dreißig Ganze fünf), furent installés près d’un virage dans le Bois de Dommartin, qui reçut dès lors le nom de « Mörserknick ». Le Fort de Troyon fut bombardé jusqu’au 9 septembre 1914. Le commandant, Hauptmann Francois Xavier Heym, refusa indigné à midi ce jour-là la sommation de capitulation du Major (commandant) Neuhoff envoyé comme parlementaire et lança à la délégation de négociation allemande : « Non ! Je suis Français ! » Le bombardement fut alors repris, bien que les mortiers Skoda ne puissent plus y participer en raison d’une pénurie de munitions. L’assaut du fort était fixé au tout début de la matinée du 12 septembre 1914.

Colonne d'un mortier Skoda cal. 30,5 cm, Front de l'Est, 1914
Colonne d’un mortier Skoda cal. 30,5 cm, Front de l’Est, 1914

Sous le commandement du chef du Niederschlesisches Pionier-Bataillon Nr. 5 (5e bataillon de pionniers de Basse-Silésie), l’Oberstleutnant (lieutenant-colonel) Haenichen, divers éléments de la 10. Infanterie-Division (10e division d’infanterie) devaient attaquer le Fort de Troyon par l’est et par le sud. Des positions de départ d’assaut avaient été aménagées dans les bois de Monte Etot à l’est et de la Gauffière au sud. Rien ne laissait présager que l’ouvrage, déjà grièvement touché par les bombardements d’artillerie, puisse tenir longtemps. Il en alla pourtant autrement.

Combats sur les Hauts de Meuse, 10 - 13 septembre 1914, tiré de : Schlachten des Weltkrieges 1914-1918, volume 4, Berlin 1926
Combats sur les Hauts de Meuse, 10 – 13 septembre 1914, tiré de : Schlachten des Weltkrieges 1914-1918, volume 4, Berlin 1926

Alors que l’euphorie de la victoire régnait à la 5. Armee (5e armée) du Kronprinz allemand, un développement avait commencé début septembre 1914 sur l’aile nord de l’armée allemande, au niveau de la 1re et de la 2e armées, qui, selon le point de vue, fit son entrée dans les livres d’histoire français et allemands sous le nom de « Wunder an der Marne » ou de « Marne-Drama ». De l’avis de nombreux historiens, cette succession de batailles et de mouvements de repli ainsi qualifiée rendait déjà inévitable la défaite ultérieure de l’Allemagne après seulement un mois de guerre.

Infanterie-Regiment Nr. 50
Infanterie-Regiment Nr. 50 (50e régiment d’infanterie)

En regardant les cartes ci-dessus, il apparaît clairement comment le déroulement complexe et analysé dans toutes ses facettes sous l’angle de l’histoire militaire concernant la bataille de la Marne a finalement eu des répercussions sur la petite zone des hauteurs de la Meuse entre Verdun et la ville de St. Mihiel. La 5. Armee (5e armée) avait réussi le 1er septembre 1914 à franchir la Meuse au nord de Verdun et à avancer profondément vers le sud au cours des jours suivants avec quatre corps d’armée dans la bande étroite située entre la Meuse et l’Argonne. L’encerclement de Verdun menaçait, de sorte que les Français durent transférer en grande partie sur la rive occidentale de la Meuse les unités initialement prévues pour la défense du secteur entre Toul et Verdun. Il en résulta la mise à découvert de la plaine de la Woëvre et des Côtes de Lorraine. La 10. Infanterie-Division (10e division d’infanterie) put marcher presque sans combattre jusqu’à la Meuse entre Verdun et St. Mihiel. Au point culminant de l’opération, il n’existait plus qu’une brèche d’environ 12 kilomètres entre les pointes d’attaque allemandes se trouvant des deux côtés de la Meuse. La conséquence peut-être décisive pour la guerre d’une chute du Fort de Troyon aurait été pour les Français l’encerclement et donc la perte de toute la zone fortifiée autour de la ville de Verdun.

Avec la fin de la bataille de la Marne et la retraite des armées allemandes partant de l’aile nord de l’armée, l’armée du Kronprinz dut elle aussi, à partir du 12 septembre 1914, interrompre sa progression victorieuse des deux côtés de la Meuse. À plusieurs reprises, aux côtés de représentants du commandement de l’armée, le chef d’état-major de l’Armee-Abteilung des Generals von Strantz (détachement d’armée Strantz) nouvellement formée, le Oberstleutnant Erwin Fischer, avait insisté auprès de l’Oberste Heeresleitung (OHL) en soutenant qu’on ne pouvait tout de même pas abandonner aussi légèrement la situation de départ si prometteuse en vue de la prise de Verdun. Compte tenu de la confusion générale provoquée par le départ du chef de l’Oberste Heeresleitung (OHL), du General Helmuth von Moltke, de l’incertitude croissante concernant la force et les intentions d’attaque possibles de la garnison de Verdun, estimée à juste titre à environ 150 000 hommes, ainsi que des rapports récents selon lesquels des unités françaises seraient transférées du front de Lorraine vers le nord en passant par la place forte de Toul, les ordres pris furent maintenus. Les unités de la 5. Armee se trouvant sur la rive ouest de la Meuse se replièrent à partir du 12 septembre 1914 jusqu’au nord de l’Argonne. À la surprise des défenseurs français, l’assaut attendu contre le Fort de Troyon fut simultanément interrompu. Les troupes positionnées sur les hauteurs de la Meuse et dans la plaine de la Woëvre se retirèrent sur une distance d’environ 40 kilomètres jusqu’derrière la petite rivière de l’Orne entre les villes d’Étain et Conflans.

OTL Erwin Fischer, mariage 1903
OTL Erwin Fischer, mariage 1903

Côtes de Lorraine – deuxième attaque sur les hauteurs de la Meuse

Ludwig von Gebsattel, 1915
Ludwig von Gebsattel, 1915

La contre-attaque immédiate française redoutée n’eut pas lieu. Dans les états-majors supérieurs, on commença à regretter l’action trop prudente dans le secteur des 4e et 5e armées et surtout l’abandon des Côtes de Lorraine et de la crête principale de l’Argonne. Dès le 16 septembre 1914, l’Oberste Heeresleitung (OHL), placée entre-temps sous le commandement du General Erich von Falkenhayn, donna l’ordre de reprendre les hauteurs de la Meuse et de percer le verrou des trois forts de la Meuse, Camp-des-Romains, de Paroches et de Troyon. La tâche fut confiée à l’Armee-Abteilung Strantz. Celle-ci comprenait désormais le Ve corps d’armée prussien pris en charge par intérim par le General Adolf von Oven ainsi que le IIIe corps d’armée bavarois, détaché de la 6e armée bavaroise et commandé par le General Ludwig Freiherr von Gebsattel. Les Prussiens devaient attaquer à nouveau au nord contre les Côtes de Lorraine et les forts de Troyon et de Génicourt, et les Bavarois devaient prendre les forts du Camp-des-Romains, de Paroches et la ville de St. Mihiel, puis forcer le franchissement de la Meuse. À la place du Ve corps, la 33e division de réserve devait assurer la couverture face à la place forte de Verdun. Le XIVe corps badois sous le commandement du General Theodor Freiherr von Watter devait couvrir le flanc sud entre Pont-à-Mousson et St. Mihiel contre les offensives françaises venant de la direction de la place forte de Toul.

Le 19 septembre 1914, la nouvelle avance allemande à travers la plaine de la Woëvre commença. Outre les quelque 90 000 infanteristes des deux corps d’attaque, une artillerie aussi puissante que possible devait également prêter son appui. Les forts dominant les hauteurs de la Meuse devaient notamment être rapidement neutralisés grâce à l’engagement de pièces d’artillerie lourdes et très lourdes.

Bien que les Français eussent tiré les leçons des événements du début du mois de septembre 1914 et eussent massivement renforcé la défense entre Verdun et St. Mihiel, les avants-gardes allemandes parvinrent à nouveau, à la surprise des commandants, jusqu’au pied des hauteurs de la Meuse sans rencontrer de résistance notable. La raison en était qu’en raison d’une mauvaise appréciation des intentions allemandes, la 2e armée française, qui venait de se mettre en position entre Pont-à-Mousson et les Côtes de Lorraine sous le commandement du Général de Curières de Castelnau, avait été retirée du front sur ordre du commandant en chef des forces armées françaises, le General Joseph Joffre, et transférée dans la région de la ville d’Amiens, dans le nord de la France, pour parer aux attaques allemandes. De là, Allemands et Français se livrèrent simultanément la « course à la mer », au cours de laquelle les deux camps cherchèrent à se déborder mutuellement en direction de la mer du Nord.

Seules quelques unités françaises isolées étaient restées pour assurer la défense dans la région des hauteurs de la Meuse. Au sud-ouest de la ville de St. Mihiel se trouvait le 8e corps d’armée, qui n’était toutefois pas prêt au combat au début. Plus au nord, au centre de l’attaque allemande, se trouvait la 75e division d’infanterie française, face à laquelle environ 10 000 défenseurs français se trouvaient confrontés à une supériorité numérique allemande de près de dix contre un. Néanmoins, les Français surent perturber l’avancée allemande dans le secteur boisé du V. Armeekorps (Ve corps d’armée), grâce à une action militairement habile et à des renforts acheminés en hâte de la région de la forteresse de Verdun, de telle sorte que les Prussiens ne parvinrent ni à s’emparer du Fort de Troyon ni à atteindre la Meuse. Dans la zone de la Crête des Éparges, âprement disputée au cours des mois suivants, l’attaque allemande s’arrêta dès la pente est des Côtes de Lorraine.

Dans le secteur du III. bayerisches Armeekorps (IIIe corps d’armée bavarois), les opérations se déroulèrent plus favorablement. À partir du 20 septembre 1914, les localités situées au pied des Côtes de Lorraine furent prises. Il avait plu abondamment les jours et nuits précédents, de sorte que toutes les routes, chemins et champs étaient à peine praticables. C’est aussi pour cette raison que l’on ne s’attendait pas du côté français à une attaque allemande prochaine. La majeure partie de la 6. bayerische Infanterie-Division (6e division d’infanterie bavaroise) avec les 11. Infanterie-Brigade (11e brigade d’infanterie) et 12. Infanterie-Brigade (12e brigade d’infanterie) avait cependant progressé rapidement dès le 19 septembre 1914, principalement par la grande route de Chambley à Vigneulles-les-Hattonchâtel (actuelle D 901), jusque dans la zone de la route orientée nord-sud reliant Woë​l à St. Benoît (actuelle D 904). La 5. bayerische Infanterie-Division (5e division d’infanterie bavaroise) suivait derrière, de même que, non sans des difficultés considérables, toute l’artillerie du corps d’armée, y compris les batteries lourdes et très lourdes. Dès le lendemain, en l’absence de résistance française notable, l’ordre fut donné de gravir la pente est des hauteurs de la Meuse et d’occuper les positions d’artillerie de protection prévues pour le bombardement des forts de la Meuse.

Tranchée de Calonne, Bois Raquatet à gauche
Tranchée de Calonne, Bois Raquatet à gauche

Tandis que dans le secteur sud, la 12. Infanterie-Brigade avec ses régiments K.B. IR 6 (6e régiment d’infanterie bavaroise) et K.B. IR 11 (11e régiment d’infanterie bavaroise) combattait encore jusqu’en matinée du 21 septembre 1914 pour la localité de Vigneulles-les-Hattonchâtel âprement défendue par les Français, la 11. Infanterie-Brigade avec ses régiments K.B. IR 10 (10e régiment d’infanterie bavaroise) et K.B. IR 13 (13e régiment d’infanterie bavaroise) avait déjà réussi dès l’aube à gravir les hauteurs de la Meuse entre Viéville-sous-les-Côtes et Hattonville. Les quelques défenseurs français de la localité d’Hattonchâtel, qui s’avance en forme de bastion sur un cône montagneux dans la plaine de la Woëvre, s’étaient retirés dans la vaste zone forestière de la « Fôret Domaniale de la Montagne » au sud-ouest de la Tranchée de Calonne. Dans les parcelles « Raquatet » et « de l’Étanche », de premiers accrochages sérieux avec l’infanterie française eurent lieu vers midi le 21 septembre 1914. ​

Des pertes furent ainsi subies dans les rangs du 10. bayerischen Infanterie-Regiments „König“ (10e régiment d’infanterie bavaroise « König ») qui formait la pointe de l’attaque. Parmi les tués se trouvaient les frères Karl et Georg Kreichauf, nés à Sülzburg / Haut-Palatinat, ainsi que Josef Ahorn originaire de Hohenwart / Haute-Bavière. Les frères Kreichauf provenaient d’une famille comptant au total six enfants. Le Landwehrmann Georg Kreichauf trouva un nouveau foyer en 1881 à Wendelstein, y travailla comme journalier et se maria. Père de quatre enfants, il fut incorporé dès le début de la guerre à la 9e compagnie du 10. K.B. Infanterie-Regiments et marcha, tout comme son frère Karl qui s’était également établi comme boulanger à Wendelstein, dans le même régiment en direction de la France. En tant que « Tambourgefreiter », Karl Kreichauf servait à la 11e compagnie du 10. K.B. Infanterieregiments. Le destin voulut que les deux frères, aux côtés du Gefreiter (appointé) Josef Ahorn, périssent le 21 septembre 1914 lors des combats sur les hauteurs de la Meuse au-dessus de Viéville-sous-les-Côtes.

Vigneulles le 21 septembre 1914
Vigneulles le 21 septembre 1914

Les trois tués furent d’abord inhumés près d’un carrefour de chemins sur la Tranchée de Calonne, à environ deux kilomètres à l’est de Hattonchâtel. La zone reçut plus tard, avec une gare de chemin de fer de campagne (voie de 60) qui y avait été érigée, le nom de « Ludwigshöhe ». À l’initiative de leurs camarades, un monument en grès fut érigé sur le lieu de sépulture. À peine remarqué jusqu’en 2014 et livré à l’abandon, il fut à nouveau inauguré en grande pompe dans un état fraîchement rénové le 20 septembre 2014 en présence de représentants communaux et de délégations bavaroises. Déjà peu après la fin de la guerre, les restes mortels des trois soldats avaient été transférés dans une sépulture de camaraderie au cimetière militaire allemand de Viéville-sous-les-Côtes. Ils y reposent encore aujourd’hui.

Combat de Lamorville, tiré de : Reichsarchiv, volume 6
Combat de Lamorville, tiré de : Reichsarchiv, volume 6

Hormis ces escarmouches isolées, les défenseurs français ne parvinrent à retarder que de manière insignifiante la progression de la 11. bayerischen Infanterie-Brigade (11e brigade d’infanterie bavaroise). Pendant une pause des combats, des patrouilles firent la reconnaissance à l’intérieur de la zone forestière « La Montagne ». Il apparut que les Français s’étaient manifestement retirés loin en direction de la vallée de la Meuse. Vers 16 h 30, les régiments bavarois reprirent leur avance. L’itinéraire mena le K.B. IR 10 à travers la vallée du ruisseau des Aviaux (Aviaux-Bach) en passant par l’ancienne abbaye de l’Étanche en direction de Lavignéville. Sur la crête dénudée à l’est du village (alors crête de Lavignéville, aujourd’hui lieu-dit Gros Lot), il s’agissait d’aménager une position de protection pour l’artillerie de campagne bavaroise qui suivait. Des instructions en ce sens avaient été données au K.B. IR 13, et ce un peu plus au sud, dans la zone de la forêt de Vatilary et de la hauteur s’étendant en direction de Chaillon. Pour le lendemain, il était prévu d’occuper la vaste zone forestière de la forêt de la Picanterie en direction de la ville de Saint-Mihiel, afin de permettre à l’artillerie lourde de prendre ses positions de tir prévues sur la route entre Lavignéville et Savonnières (D 162 actuelle) contre les forts du Camp des Romains et de Paroches.

Le soir du 21 septembre 1914, la majeure partie du 10. und 13. bayerischen Infanterie-Regiments (10e et 13e régiments d’infanterie bavarois) avait les positions prévues sur les hauteurs à l’est des localités de Lavignéville et Chaillon atteint. Au K.B. IR 11 (11e régiment d’infanterie bavaroise) c’était après la prise sans combat des localités Savonnières et Varvinay plus au sud, il avait été réussi de porter des éléments de sécurité jusqu’aux hauteurs du Bois de Verzel. Des difficultés se produisirent cependant auprès de la 11. bayerischen Infanterie-Brigade (11e brigade d’infanterie bavaroise). Celles-ci résultaient du fait que les régiments 47 et 50 (47e et 50e régiments d’infanterie), attenants au nord, du V. preußischen Armeekorps (Ve corps d’armée prussien) n’avaient pas progressé. À la lisière sud-ouest du vaste Bois de Lamorville, par l’intermédiaire de la localité Deuxnouds-aux-Bois seulement des parties du 1. Posensches Feldartillerie-Regiment Nr. 20 (20e régiment d’artillerie de campagne) pris position. Le K.B. IR 10 (10e régiment d’infanterie bavarois), qui, au matin du 22 septembre 1914, devait prendre les localités de Lavignéville et de Lamorville avec le III. Bataillon (IIIe bataillon) et avec le I. Bataillon (Ier bataillon) à travers le Spada-Wald devait progresser en direction de la Meuse par les parcelles Gilaumont, le Chanot et Narmont, fut attaqué par de fortes troupes françaises en provenance de Lacroix-sur-Meuse et de Rouvrois-sur-Meuse. Malgré des pertes massives, les Français parvinrent à avancer à travers le Selouse-Wald jusqu’au Bois de Lamorville et à menacer le flanc nord des Bavarois. C’est uniquement grâce à l’engagement courageux de l’artillerie de campagne prussienne et bavaroise ainsi qu’à l’arrivée en soutien au dernier moment d’éléments du du preußischen Infanterie-Regiments 47 (47e régiment d’infanterie) on parvint à repousser l’attaque française.

Patte d'épaule de l'IR 47
Patte d’épaule de l’IR 47
Blockhaus aux insignes du K.B. IR 10 dans le Spada-Wald
Blockhaus aux insignes du K.B. IR 10 (10e régiment d’infanterie bavaroise) dans le Spada-Wald

Lorsque les soldats des deux régiments se rencontrèrent après les combats, il s’ensuivit des scènes curieuses. Le chef de régiment du 10e régiment d’infanterie bavarois et du 47e régiment d’infanterie prussien était dans les deux cas le roi Louis III de Bavière. Les soldats prussiens originaires de la province de Posen, c’est-à-dire de l’est lointain de l’Empire allemand, portaient eux aussi des uniformes bavarois ainsi que les insignes du roi sous la forme d’une couronne et, en dessous, un « L » sur les pattes d’épaule. Il était ainsi difficile de distinguer l’appartenance des troupes, tandis que la communication entre les soldats n’en était guère possible. Cela suscita un certain scepticisme de la part des Bavarois, qui se dissipa toutefois rapidement. Finalement, le jour même, le fait que les deux régiments royaux avaient combattu côte à côte fut télégraphié au haut propriétaire du régiment à Munich. Le 26 septembre 1914, le roi de Bavière adressa une réponse élogieuse.

Forêt de Spada - Vue depuis les positions allemandes à la lisière de la forêt de Gilaumont sur Lamorville ; derrière le Kopf de Selouse à gauche, la forêt de Lamorville à droite
Forêt de Spada – Vue depuis les positions allemandes à la lisière de la forêt de Gilaumont sur Lamorville ; derrière le Kopf de Selouse à gauche, la forêt de Lamorville à droite

Comme les Bavarois n’avaient plus besoin de soutien après la fin des combats, les Prussiens se retirèrent à nouveau en direction de Deuxnouds-aux-Bois. En outre, les unités de la 10. preußischen Infanterie-Division (10e division d’infanterie) n’avaient pas réussi à gagner du terrain. Par conséquent, le tracé du front au nord de la localité de Lamorville restait incertain. Le IIe bataillon du K.B. IR 10 (10e régiment d’infanterie bavarois) prit ses quartiers comme réserve sur le terrain de l’ancienne abbaye de l’Étanche. Jusqu’au 23 septembre 1914, les Bavarois réussirent ensuite la conquête complète du Spada-Waldes jusqu’aux Höhen 322 und 331 (Côte Ste Marie) situées sur la Meuse. L’évolution ultérieure des combats dans la Lücke von Spada (la Trouée de Spada) et de la guerre de position qui s’est prolongée jusqu’en septembre 1918 est présentée plus en détail dans le diesbezüglichen Fachbeitrag.

Dès la nuit du 22 au 23 septembre 1914, la plus grande partie de l’artillerie avait pris les positions prévues pour le bombardement des forts de la Meuse. Au sud de Buxières-sous-les-Côtes, près de l’actuelle D 908, la 4e batterie avait de nouveau mis en position deux mortiers Skoda de 30,5 cm du « Halbbataillon Krakau » k.u.k. Leur objectif assigné était le fort de Liouville.

mortier Skoda de 30,5 cm M.11 près de Buxières-s.l.-Côtes
mortier Skoda de 30,5 cm M.11 près de Buxières-s.l.-Côtes

En même temps que les mortiers autrichiens Skoda, trois pièces d’artillerie lourde de fabrication allemande furent également engagées. L’une d’elles était le seul obusier mobile du type « schwerer Küsten-Mörser L/12 (i.R.) » fabriqué par l’entreprise Krupp au début de la guerre, d’un calibre de 28 cm. « i.R. » signifiait « in Räderlafette ». Des modèles stationnaires de ce type étaient en service, entre autres, sur l’île d’Heligoland ainsi que sous la forme de la « batterie Bismarckberg » pour la défense côtière de la colonie allemande du Kiautschou avec sa capitale Tsingtau. Fin août 1914, le matériel mobile L/12 (i.R.) fut pris en charge par la batterie de mortiers côtiers lourds n° 7 (SKM 7) sous le commandement du Hauptmann Kruft sur le terrain de l’entreprise Krupp à Essen. Via la grande gare de marchandises de Cologne-Ehrenfeld, le convoi se dirigea vers le front de l’Ouest.

Journal de marche SKM 7
Journal de marche SKM 7

Parallèlement, deux autres pièces spéciales développées par l’entreprise Krupp parvinrent sur les Hauteurs de la Meuse, avec la batterie de mortiers côtiers lourds n° 2 (SKM 2), également nouvellement constituée au début de la guerre, sous le commandement du Hauptmann von Theobald. Il s’agissait certes également d’artillerie de forteresse, mais, contrairement à ce qui est le plus souvent présenté autrement, non pas d’autres modèles d’un diamètre de canon de 28 cm, mais d’obusiers d’un calibre de 30,5 cm. Ils portaient la désignation technique « schwerer Küsten-Mörser L/08 (i.R.) » et furent appelés « Beta-Gerät » dans une version ultérieure. Plusieurs de ces pièces furent également engagées dès le début de la guerre en d’autres lieux et plus tard principalement lors des combats de Verdun. La particularité était qu’elles avaient été conçues à l’origine pour un usage stationnaire et qu’elles étaient désormais disponibles, avec leur puissance de destruction massive, pour des engagements mobiles au front. Cela fut rendu possible grâce à des affûts métalliques spéciaux sur des trains de roulement en fer et à des tracteurs à vapeur ou à benzol à l’allure futuriste, initialement conçus à des fins agricoles. Ainsi, l’aptitude au tir pouvait être établie en l’espace d’environ quatre heures sur chaque lieu d’intervention.

Les mortiers de côte allemands furent employés contre le Fort du Camp des Romains. En raison du manque de sources exploitables, on ne sait pratiquement rien des déroulements précis au sein de la batterie lourde de mortiers de côte 2, à l’exception des quelques photos ci-dessus. En revanche, le journal de marche de la batterie lourde de mortiers de côte n° 7 a été conservé dans les archives russes, ce qui permet de dégager des détails intéressants. Selon celui-ci, les deux batteries atteignirent par transport ferroviaire la gare stratégiquement importante de Chambley le 21 septembre 1914. En raison de retards dus à la panne de plusieurs tracteurs à benzol et aux conditions de route déplorables, les batteries ne purent s’installer dans leurs positions de tir sur l’actuelle D 901 en passant par St. Benoît, Vigneulles et Creuë que le matin du 23 septembre 1914.

La pièce de 28 cm de la batterie lourde de mortiers de côte n° 7 prit position à 400 mètres au nord-ouest de Savonnières-en-Woëvre, près du moulin qui existait encore à l’époque. À 14 h 30 commença le bombardement du Fort du Camp des Romains, distant d’environ 8 700 m. Jusqu’au 24 septembre 1914, un total de 80 obus furent tirés. Le jour de la prise du fort, le 25 septembre 1914, la batterie se tut par manque de munitions. Le même jour, un changement de position fut effectué afin de pouvoir ensuite bombarder le Fort des Paroches.

Gare militaire de Chambley, été 1916
Gare militaire de Chambley, été 1916

La nouvelle position de tir se trouvait à environ 400 m au sud-est de Varvinay, sur l’actuelle D 162. Jusqu’au début du mois de novembre 1914, la batterie bombarda le Fort des Paroches ainsi que d’autres cibles, en particulier les positions et zones de rassemblement françaises dans la zone du Bois Brûlé. Le 8 novembre 1914, la batterie fut retirée et engagée plus au nord dans la Woëvre-Ebene. À partir de février 1916, elle prit part à la bataille de Verdun.

Pendant ce temps, les mortiers autrichiens bombardaient le Fort de Liouville. Bien qu’à partir du 27 septembre 1914, les deux autres mortiers Škoda de la 3e batterie eussent également été retirés du Fort de Troyon et pris position près de Buxerulles s.l. Côtes pour combattre le Fort de Liouville, on ne réussit pas à réduire le fort. Tout au long de la guerre, l’artillerie du Fort de Liouville perturba les opérations allemandes sur le flanc sud du Saillant de Saint-Mihiel et sur les Hauts de Meuse. Le 6 octobre 1914, le « Halbbataillon Krakau » replia conformément aux ordres vers Metz-Longéville et prit ses quartiers dans la « 67er Infanterie-Kaserne », future Caserne Roques. Le 11 mai 1915 eut lieu le transfert de retour vers Salzbourg.

Côtes Lorraines, k.u.k. « Halbbataillon Krakau », Metz, septembre 1914
Côtes Lorraines, k.u.k. « Halbbataillon Krakau », Metz, septembre 1914

Côtes de Lorraine – Déroulement de la guerre jusqu’à l’automne 1916

l’Étanche, officiers du I./K.B. FAR 3, été 1915
l’Étanche, officiers du I./K.B. FAR 3 (Ier groupe du 3e régiment d’artillerie de campagne bavarois royal), été 1915

Avec l’accalmie des combats dans le secteur de Spada à la fin du mois de septembre 1914 et la consolidation du front en guerre de position, l’affectation des différents locaux de cantonnement changea également. Près du front, les unités de commandement de l’artillerie de campagne furent pour la plupart logées dans des bâtiments appropriés afin d’assurer un contact aussi rapide que possible avec les différentes positions de pièces et d’observation.

Dans le cas de l’abbaye Notre-Dame de l’Étanche, cela concerna le Königlich-Bayerisches 3. Feldartillerie-Regiment « Prinz Leopold » (K.B. FAR 3) (3e régiment d’artillerie de campagne bavarois royal). Les éléments des régiments d’infanterie K.B. IR 10 (10e régiment d’infanterie bavarois royal) et 13 préalablement logés dans l’installation et dans la « Mühlen-Ferme » située au sud rejoignirent d’autres cantonnements qui furent aménagés progressivement dans les localités environnantes, notamment à Deuxnouds-aux-Bois, Creuë, Chaillon, Varvinay, ainsi que dans les camps de troupes établis dans les bois. Parmi ces derniers figuraient, pendant toute la durée de la guerre, les camps de Königsmulde et de Kaiserschlag, connus de tous les combattants de Saint-Mihiel, dans l’actuelle forêt domaniale de la Pitancerie.

La 5e batterie du K.B. FAR 3 avait déjà fourni un appui-feu à l’infanterie qui avançait le 21 septembre 1914. Elle avait positionné ses pièces en première ligne aux côtés du K.B. IR 10 sur la longue crête de Lavignéville (lieu-dit actuel de Gros Lot). Son état-major prit ses quartiers pour la nuit dans les bâtiments de l’abbaye de l’Étanche. Le 22 septembre 1914, l’ensemble de la I. Abteilung du K.B. FAR 3 atteignit progressivement la zone du château de l’Étanche ainsi que de la crête de Lavignéville et y mit en batterie ses canons de campagne de 7,7 cm modèle 96 n/A. Leur engagement sans compromis fut largement responsable de la mise en échec de l’attaque française contre les unités du K.B. IR 10 dans le cadre du combat de Lamorville qui se déroula ce jour-là.

Les artilleurs de la I. Abteilung passèrent la nuit du 23 septembre 1914 dans leurs positions de tir sur la crête de Lavignéville. La II. Abteilung, employée comme troupe de réserve du commandant de l’artillerie du III. bayerischen Armeekorps (IIIe corps d’armée bavarois), prit ses cantonnements à Hattonchâtel et Viéville. L’état-major de la I. Abteilung et son commandant, Oberst Macher, passèrent la nuit à Creuë, qui devait devenir le quartier permanent du régiment pour une période de près de deux ans. Bien que personne ne s’y attendît en septembre 1914, le K.B. FAR 3 resta jusqu’en août 1916 dans la zone du secteur de Spada et de l’abbaye de l’Étanche.

Oberst Macher, I./K.B. FAR 3
Oberst Macher, I./K.B. FAR 3

Le 25 septembre 1914, après plusieurs jours de bombardement d’artillerie, le Fort du Camp des Romains tomba aux mains des Bavarois et de pionniers prussiens. Dans les jours précédents, les régiments K.B. IR 10 (10e régiment d’infanterie bavarois) et 13 (13e régiment d’infanterie bavarois) avaient réussi à s’emparer de toute la zone de la forêt de Spada jusqu’aux hauteurs 322 et 331 (Côte Ste Marie) surplombant la Meuse. Pour la période de guerre de position commençant à partir d’octobre 1914, l’ordre donné au K.B. FAR 3 (3e régiment d’artillerie de campagne bavarois) était le suivant : « Soutenir l’infanterie dans le maintien des positions conquises. »

Au cours de l’hiver 1914/15, il y eut une division du secteur du régiment en trois sous-secteurs. Les noms suivants s’y imposèrent : « Groupe Waldlager » (de St. Mihiel jusqu’aux hauteurs 331 et 322), « Groupe Volk », plus tard « Manz », puis « Ahles » (secteur central de Spada) ainsi que, dans le nord, « Groupe l’Étanche » (Lamorville – Senonville). À partir de l’été 1915, le groupe central fut dissous et il ne resta que les groupes « Waldlager » et « l’Étanche ». La limite entre les deux sous-secteurs passait au milieu de la forêt de Chanot. Le quartier général du « Groupe Waldlager », qui correspondait au IIe groupe du K.B. FAR 3, fut établi au camp de Kaiserschlag sur l’actuelle D 910 entre St. Mihiel et Chaillon. L’état-major et le train du « Groupe l’Étanche » nord, composé du Ier groupe du K.B. FAR 3, prirent leurs quartiers dans les bâtiments du château de l’Étanche ainsi que dans un camp construit entre-temps dans les environs immédiats.

Jusqu’à la fin de l’année 1914, les Français essayèrent de repousser les troupes allemandes des hauteurs de la Meuse. Ils subirent des pertes considérables et obtinrent seulement que les positions allemandes, en particulier dans la partie sud du Saillant de Saint-Mihiel, soient massivement aménagées. À partir du début de l’année 1915, une période de calme s’installa dans le secteur nord. L’attention se porta sur d’autres zones, en particulier sur le Bois d’Apremont, le Bois d’Ailly et le Bois Brûlé, âprement disputé pendant plusieurs mois, avec sa redoute.

De nouveaux combats acharnés s’engagèrent dans le secteur de Lamorville et au niveau du groupe l’Étanche dès le début du mois d’avril 1915. Le commandant en chef du groupe d’armées provisoire de l’Est (Groupe provisoire de l’Est), le général Augustin Dubail, avait reçu le 14 mars 1915 l’information de la direction militaire que la prise de l’ensemble du Saillant de Saint-Mihiel était envisagée.

Saillant de Saint-Mihiel, Reichsarchiv, Der Weltkrieg 14-18, vol. 7
Saillant de Saint-Mihiel, Reichsarchiv, Der Weltkrieg 14-18, vol. 7
Positions dans le secteur de la forêt de Selouse et de Lamorville
Positions dans le secteur de la forêt de Selouse et de Lamorville

Les préparatifs de l’opération étaient achevés le 4 avril 1915. Au nord, un groupe d’attaque devait progresser en direction de Lachaussée, tandis qu’au sud, une avance concentrique via Thiaucourt et, par conséquent, l’encerclement des troupes allemandes à l’intérieur du saillant du front étaient prévus. Dès le 18 mars 1915, des attaques françaises sur la Crête des Éparges avaient commencé et avaient fortement éprouvé la défense allemande. De même, auprès de la 5. Landwehr-Division (5e division de Landwehr) dans la plaine de la Woëvre, il y eut dès le 4 avril 1915 d’intenses combats, désignés plus tard sous le nom de « bataille de printemps entre Meuse et Moselle ».

Le petit secteur compris entre les localités de Seuzey et de Lamorville fut également touché par les efforts offensifs français. Ici, à partir du 7 avril 1915, de fortes forces françaises tentèrent, avec un soutien d’artillerie massif, de percer les positions tenues par les troupes prussiennes et bavaroises à la lisière ouest du bois de Lamorville en sortant de la forêt de Selouse.

À l’intersection locale entre le V. preußisches Armeekorps (Ve corps d’armée) au nord et le III. bayerisches Armeekorps (IIIe corps d’armée) au sud se trouvait à ce moment-là, outre le K.B. IR 10 (10e régiment d’infanterie bavarois) déjà engagé sur place depuis septembre 1914, le preußisches Reserve-Infanterie-Regiment 67 (67e régiment d’infanterie de réserve). En échange des unités de la 10. Infanterie-Division (10e division d’infanterie), il avait été retiré quelques jours auparavant, en tant qu’élément de la 33. Reserve-Division (33e division de réserve), des combats acharnés sur la Crête des Éparges et transféré dans le secteur prétendument calme près de Lamorville. Dans les jours qui suivirent, il fut entraîné dans des combats intenses contre un ennemi largement supérieur en nombre. À cette occasion, outre le 8. Königlich-Bayerisches Infanterie-Regiment (8e régiment d’infanterie bavarois), qui dut être engagé comme renfort, la 1. et 2. batterie du K.B. FAR 3 (3e régiment d’artillerie de campagne bavarois) entra également en action depuis ses positions sur la crête de Lavignéville, à l’ouest du château de l’Étanche. Comme le 22 septembre 1914, il fut possible, avec le soutien de l’artillerie bavaroise, de repousser les attaques françaises.

À la mi-avril 1915, l’offensive française entre St. Mihiel et Verdun pouvait être considérée comme un échec. Dans d’autres secteurs du flanc sud du saillant (Bois le Prêtre, Bois Brûlé, Bois d’Ailly), il y eut certes encore des combats sporadiques. Ceux-ci s’apaisèrent cependant peu à peu.

Malgré un engagement massif de troupes et d’artillerie, les Français n’avaient réussi à gagner du terrain de manière notable en aucun point. De minimes succès dans la zone de la Grande Tranchée de Calonne et de la Crête des Éparges avaient été payés de pertes globalement très élevées. Rien que devant les tranchées de tir allemandes à l’orée ouest du Lamorville-Wald, sur une largeur de front d’un seul kilomètre, on dénombra environ 700 soldats français tués. Vêtus de leurs pantalons alors encore rouges, nombre d’entre eux restèrent gisant jusqu’en 1916 sur la mince clairière entre le Selouse-Wald et le Bois de Lamorville.

source : Dr. Loosch, Inf.Reg. 47
source : Dr. Loosch, Inf.Reg. 47 (47e régiment d’infanterie)
source : Reichsarchiv, Der Weltkrieg 14-18, vol. 8
source : Reichsarchiv, Der Weltkrieg 14-18, vol. 8

Les gains territoriaux français sur la Crête des Éparges et s’étendant vers l’ouest en direction de la Grande Tranchée de Calonne étaient certes d’une envergure limitée. Mais ils recelaient le danger d’un encerclement des positions allemandes exposées sur la crête des Combres s’avançant loin dans la plaine de la Woëvre. De là, les Français auraient obtenu une excellente possibilité d’observation sur tout l’arrière-pays allemand le long des hauteurs de Meuse. Cela aurait rendu impossible la tenue du Saillant de Saint-Mihiel.

Une poussée du V. preußisches Armeekorps (Ve corps d’armée prussien) renforcé (9., 10. und 111. Infanterie-Division (9e, 10e et 111e divisions d’infanterie)) devait apporter un soulagement, ayant pour objectif la position principale française sur la Côte des Hures, ainsi qu’une progression des lignes avant de part et d’autre de la Grande Tranchée de Calonne jusqu’au Bois Haut et au terroir du le Taillis de Saulx.

Le 24 avril 1915, les régiments holsteinois 73 et 76 lancèrent un assaut des deux côtés de la Grande Tranchée de Calonne. Celui-ci réussit et conduisit les troupes d’attaque jusqu’à la Côte 381, juste à l’ouest de la « croix de Mouilly » (carrefour routier D 113/DS 3a). Vers l’est, en direction de St.-Rémy, l’on réussit, jusqu’au 25 avril 1915, à prendre les positions françaises sur la Côte de Sât et à progresser à travers la vallée du Genousevaux-Bach jusqu’à la crête au sud du village des Éparges. En raison de sa configuration topographique, celle-ci portait le nom de « Hummerschere ». Contrairement à la recommandation du commandement général du Ve corps, le haut commandement de l’Armee-Abteilung Strantz ordonna la continuation de l’attaque et, par conséquent, la prise des positions françaises sur la Crête des Éparges. La suite de l’assaut échoua. Jusqu’au 7 mai 1915, les attaques furent sans cesse renouvelées, et ce avec des forces toujours nouvelles. Elles restèrent toutes sans succès et entraînèrent des pertes très élevées.

Vue aérienne de la Crête des Éparges, FFA 19, 04.10.1916
Vue aérienne de la Crête des Éparges, FFA 19, 04.10.1916

Ces combats marquèrent la fin de la période des grandes opérations offensives dans le Saillant de Saint-Mihiel. La guerre de position commença. Là où les systèmes de tranchées ennemis étaient rapprochés, que la configuration du terrain le permettait et qu’aucun succès n’était plus à espérer pour des attaques d’assaut, la conduite de la guerre se déplaça également sous terre. Ce fut la guerre des mines. Outre la Crête des Éparges, d’autres secteurs du saillant furent touchés, tels que le Ritterwald (Bois les Chevaliers) au nord de Seuzey, le Ailly-Wald (Bois d’Ailly) avec son « Scharfes Eck », ainsi que le Mort-Mare-Wald (Bois de Mort Mare) et le Bois de la Sonnard au nord de Flirey. Les vestiges impressionnants de cette arme insidieuse sous forme de grands entonnoirs de mine se retrouvent encore aujourd’hui aux endroits mentionnés.

Crête des Éparges, vue depuis le Point X vers l'est au-dessus de la plaine de la Woëvre. À l'horizon, on aperçoit les hauteurs de la vallée de la Moselle.
Crête des Éparges, vue depuis le Point X vers l’est au-dessus de la plaine de la Woëvre. À l’horizon, on aperçoit les hauteurs de la vallée de la Moselle.

Dans le secteur de Lamorville et de Spada, les combats avaient déjà trouvé leur terme provisoire avec la fin de l’offensive française en avril 1915. Des combats incessants ailleurs, on ne percevait ici que le grondement sourd de l’artillerie et du combat de mines. Sinon, les actions réciproques se limitaient à des incursions de patrouilles et au développement renforcé des systèmes de position ainsi qu’à des installations de ravitaillement logistique de toute sorte. Dans la zone de l’abbaye de l’Étanche et des camps de troupes « l’Etanche-Schloss » et « Mühlen-Ferme » érigés entre-temps, étaient également hébergés, au tournant de l’année 1915/1916, l’état-major et le train du groupe d’artillerie « l’Etanche » (Ier groupe du 3e régiment d’artillerie de campagne bavarois), de même que des éléments variables du 10e régiment d’infanterie bavarois. En raison des écuries et des pâturages de la propriété jadis à usage agricole, les unités hippomobiles y trouvèrent notamment un logement idéal. Les historiques des troupes rapportent que des exercices de manœuvre et de tir ainsi que des revues militaires étaient régulièrement organisés sur les vastes prairies.

Dès le mois d’avril 1916, le calme trompeur prit fin. La présence d’unités allemandes n’était pas échappée aux Français en raison de leur reconnaissance aérienne de plus en plus intense. Bien que la région de l’ancienne abbaye de l’Étanche fût bien protégée par les pentes escarpées de la crête du Roquant, l’artillerie française réussit à l’atteindre par tir courbe. Le 17 avril 1916, les éléments qui y étaient cantonnés du K.B. FAR 3 (3e régiment d’artillerie de campagne bavarois) furent par conséquent transférés dans le « camp du ruisseau de Creuë » au nord du village de Creuë. Les éléments du K.B. IR 10 (10e régiment d’infanterie bavarois) restés initialement à l’Étanche abandonnèrent l’installation en mai 1916 en raison des bombardements d’artillerie continus et se replièrent dans les localités et camps de troupes environnants.

Vallée du ruisseau de Creuë, anc. zone de campement
Vallée du ruisseau de Creuë, anc. zone de campement
l’Étanche, été 1916, dégâts causés par les bombardements d’artillerie français
l’Étanche, été 1916, dégâts causés par les bombardements d’artillerie français

En juin 1916 prit fin l’engagement continu de troupes sur le flanc ouest du Saillant de Saint-Mihiel. Le IIIe corps d’armée bavarois fut retiré après près de deux ans de service de tranchée et jeté au centre de la bataille de Verdun (Fleury, Thiaumont, Wabengräben, Froideterre). Le secteur situé entre Lamorville et le bois de Spada fut repris par le K.B. IR 2 (2e régiment d’infanterie bavarois), qui venait précisément de là, sous les ordres de l’Armee-Abteilung Strantz, à laquelle venait de passer le Ier corps d’armée bavarois. Dès lors, le secteur servit à de courtes reprises à des unités éprouvées des grandes batailles du front de l’Ouest pour le repos et l’incorporation de remplacements. La division du secteur changea également fréquemment, de sorte qu’il n’y eut plus d’attachement de régiments particuliers à des positions, camps ou lieux de cantonnement précis.

Dès octobre 1916, le K.B. IR 2 fut transporté vers la bataille de la Somme, pour se retrouver, totalement épuisé et décimé après seulement deux semaines, à nouveau dans le Saillant de Saint-Mihiel. Le secteur de front élargi à environ 14 kilomètres entre Seuzey et Spada, qui avait entre-temps reçu le surnom de « sanatorium de l’Ouest », fut repris par la 25e division d’infanterie hessoise. Jusqu’en 1918, des troupes prussiennes succédèrent aux contingents bavarois, chacune soutenue par quelques unités de Landwehr et de Landsturm.

Côtes de Lorraine – Développement jusqu’en 1918 – Construction de positions

Au printemps 1918, la présence constante et croissante de troupes américaines dans la région du Saillant de Saint-Mihiel avait été enregistrée du côté allemand. Les premiers affrontements sérieux eurent lieu lors de reconnaissances allemandes au début d’avril 1918 dans la région du bois Sonnard, du bois de Mort-Mare et du village de Seicheprey (opération Kirschblüte). Les déclarations de prisonniers vinrent renforcer l’hypothèse selon laquelle les Français et les Américains se préparaient à une offensive générale imminente.

Cette évolution ne surprit en rien la partie allemande. Il ne faisait aucun doute que le saillant du front ne pouvait pas être tenu en cas d’une grande offensive alliée avec participation américaine, du moins si elle était menée depuis les deux flancs.

À partir de la mi-1916, alors que le rapport de forces évoluait nettement en faveur des Alliés, on élabora différentes stratégies de défense. Celles-ci prévoyaient d’abord une forte organisation en profondeur des systèmes de positions, conformément au règlement publié fin juin 1916 par le ministère de la Guerre « Vorschriften für den Stellungskrieg für alle Waffen ». Dorénavant, les combats d’envergure ne devaient plus être menés dans les positions, mais autour de celles-ci et dans des zones de défense. Cela signifiait également pour le Saillant de Saint-Mihiel l’établissement de plusieurs lignes de défense échelonnées.

Au sein de l’Armee-Abteilung Strantz (plus tard C), la planification et la mise en œuvre de ces mesures étaient finalement entre les mains du général des pionniers 13, Johannes Schroeter. Derrière la « Wilhelm-Zone » assurant la défense principale, il fut prévu une ligne de recueil qui, désignée d’abord sous le nom de V-Stellung, reçut plus tard le nom de « Schroeter-Zone ». Celle-ci devait, en venant du Montagne-Wald, passer au nord du château de l’Étanche sur la Côte de Roquant, traverser ensuite la vallée de l’Aviaux et basculer sur le Lavignéville-Rücken.

Generalleutnant Johannes Schroeter
Generalleutnant (général de division) Johannes Schroeter

Ce n’est qu’isolément que l’on parvint à une réalisation effective du projet par la création de tronçons de tranchées fortifiés en forme de points d’appui et par la construction de galeries. La raison en était une évolution critique dans la partie nord du front occidental, qui attira toute l’attention militaire. Certes, les tentatives de percée alliées de l’année 1916 purent y être repoussées. En raison des pertes élevées, il fallait toutefois s’attendre à ce qu’il ne soit plus possible de résister aux nouvelles grandes attaques des Français, des Anglais et de leurs alliés, attendues dès le printemps 1917. La situation s’aggrava en août 1916 par l’entrée en guerre de la Roumanie aux côtés de la Russie. Le chef de l’Oberste Heeresleitung, Erich von Falkenhayn, démissionna. Le duo de commandants Paul von Hindenburg et Erich Ludendorff prit la relève. Le 2 septembre 1916, l’arrêt de toutes les attaques devant Verdun fut ordonné. Le 15 septembre 1916, l’ordre fut donné aux groupes d’armées de créer de manière accélérée des systèmes de positions de repli destinés à raccourcir le front, à économiser des troupes et à préparer des opérations de retraite stratégiques qui s’avéreraient prévisiblement nécessaires. ​

Ordre du groupe d'armées Deutscher Kronprinz concernant l'aménagement de la Maas-Mosel-Stellung (future Michelstellung) du 23 septembre 1916
Ordre du groupe d’armées Deutscher Kronprinz concernant l’aménagement de la Maas-Mosel-Stellung (future Michelstellung) du 23 septembre 1916
Abbaye de l'Étanche, Schroeter-Stellung, 1917
Abbaye de l’Étanche, Schroeter-Stellung, 1917

Le groupe d’​armées Kronprinz Rupprecht avait planifié une position arrière sur la ligne Arras – Laon. De là est issue la Siegfried-Stellung maintes fois décrite. Le groupe d’armées Deutscher Kronprinz reçut l’ordre de préparer un repli complet du Saillant de Saint-Mihiel vers une position de corde entre Verdun et Pont-à-Mousson. En conséquence, l’ordre fut donné le 23 septembre 1916 de construire la « Maas-Mosel-Stellung », et plus tard la « Michelstellung ».​

L’effort principal de la construction des positions resta toutefois, jusqu’au printemps 1917, dans la zone de la Siegfried-Stellung, où les efforts offensifs alliés attendus restèrent pour l’essentiel infructueux. Les grands projets correspondants sur d’autres fronts furent suspendus pendant cette période. Dans le Saillant de Saint-Mihiel, l’activité de construction ne se recentra à nouveau qu’à partir de l’automne 1917 sur le développement des systèmes de positions, y compris la création d’une position de corde arrière, la Michelstellung.

Pour la zone Schroeter, cette évolution signifia l’arrêt définitif des travaux d’aménagement. Les rares éléments de position déjà existants devaient, selon une directive de l’Armee-Abteilung C (détachement d’armée C) du 16 septembre 1917 (Ia. Nr. 2200 geh.), être maintenus par les divisions de position respectives uniquement dans leur état de construction et leur capacité de défense.

Mis à part quelques points d’appui le long de la zone planifiée, des activités de construction de positions d’une plus grande envergure n’avaient de toute façon eu lieu que dans les secteurs de l’arc de front où, selon l’expérience de l’année 1915, des attaques alliées étaient le plus à prévoir. Sur le flanc occidental, il s’agissait du secteur de Combres ainsi que des environs de la brèche de Spada.

Sur la crête située au-dessus du château de l’Étanche, où la position Schroeter traversait la vaste forêt de Roquant, on trouve ainsi des vestiges uniques sous la forme d’une chaîne de points d’appui ainsi que des abris-cavernes associés et des restes de réseaux de barbelés avancés. La taille ainsi que l’état des tronçons de tranchée et des galeries laissent supposer que si les travaux de creusement et de minage ont bien été achevés, le reste de l’aménagement intérieur de ces installations, parfois immenses, n’a en revanche pas été réalisé.

l’Étanche, Schroeter-Stellung, avril 1918
l’Étanche, Schroeter-Stellung, avril 1918

Côtes de Lorraine – offensive alliée à partir du 12 septembre 1918

Secteur de Lamorville, G. Zoerner, IR 174, 1930
Secteur de Lamorville, G. Zoerner, IR 174, 1930

Loin du secteur calme du front entre Verdun et St. Mihiel et également en marge des événements purement militaires, 2 développements politiques généraux essentiels se sont produits au cours de l’année 1917, qui ne devaient avoir des répercussions décisives qu’en 1918, année de guerre. D’une part, il s’agissait de la révolution russe en février 1917, d’autre part, de la déclaration de guerre officielle des États-Unis à l’Empire allemand et à ses alliés en avril de la même année.

Avec le traité de paix de Brest-Litovsk conclu le 3 mars 1918 et faisant suite aux troubles révolutionnaires en Russie, environ 40 divisions ont été libérées sur le front de l’Est allemand, lesquelles étaient désormais disponibles pour des opérations à l’Ouest. Avant que la présence de troupes américaines n’y produise un effet décisif, l’Oberste Heeresleitung (OHL) voulait — avec une grande offensive — reconquérir l’initiative et amener les Alliés, sinon à la défaite, du moins à vouloir la paix. Malgré des succès initiaux, l’« opération Michael » marquant le début de cette séquence de 5 grandes batailles au total a finalement échoué en raison d’une planification insuffisante, d’erreurs tactiques fondamentales, de problèmes de ravitaillement et de la supériorité des Alliés dans tous les domaines, devenue de plus en plus évidente avec le temps.

Indépendamment de cela, tout au long de l’année 1918, le secteur de Lamorville a continué de voir l’engagement de troupes épuisées par les intenses combats de la moitié nord du front occidental. Fin juillet 1918, c’est ainsi qu’entre St. Mihiel et la localité de Seuzey furent engagées la 31. Infanterie-Division (31e division d’infanterie) et, à l’est de Lamorville, son régiment de rattachement, le 10. Lothringische Infanterie-Regiment 174 (174e régiment d’infanterie). Dans le prolongement vers le nord, sur les hauteurs de la Meuse, la 35e division austro-hongroise prit position au début d’août 1918. Dans le bois de Lamorville et jusqu’à la limite du secteur près de Deuxnouds-aux-Bois se trouvait le 62e régiment d’infanterie austro-hongrois, dont les soldats étaient originaires pour l’essentiel de Transylvanie, dans l’actuelle Roumanie. Dans la zone de la Crête des Éparges et de la plaine de la Woëvre se trouvaient des troupes de la 13. Landwehr-Division (13e division de Landwehr).

Dès le 4 septembre 1918, la 31. Infanterie-Division fut relevée et remplacée par la sächsische 192. Infanterie-Division (192e division d’infanterie saxonne). À cette date, ni aux Saxons ni aux autres troupes allemandes du Saillant de Saint-Mihiel n’apparaissait clairement l’ampleur des graves développements qui avaient commencé et qui, une semaine plus tard seulement, devaient prendre toute leur mesure avec l’St. Mihiel-Offensive.

Dans l’intervalle, l’Oberste Heeresleitung (OHL), l’Armee-Abteilung C ainsi que diverses divisions avaient élaboré une quantité innombrable de plans décrivant chaque configuration concevable d’une attaque contre le Saillant de Saint-Mihiel. Par le biais d’ordres constamment obsolètes, tout était réglé dans les moindres détails : ce qui devait être fait selon tel ou tel scénario d’attaque, quelles unités devaient se retirer par quelles routes, comment devait s’effectuer le repli de l’artillerie, où, lors de l’occupation de la Michelstellung, devaient se situer les différents postes de commandement, dépôts de munitions, positions d’artillerie, centrales téléphoniques, installations sanitaires, etc., où il fallait livrer les poules, chevaux, moutons et vaches, et quelles localités, camps, galeries et autres installations devaient être détruits. S’ajoutait à cela le fait que pour chaque localité, il fallait tenir et actualiser des listes déterminant quels habitants devaient être abandonnés à l’ennemi, évacués vers l’arrière ou pris en otages.

Ordre de récupération du 11 septembre 1918
Ordre de récupération du 11 septembre 1918

Nombre de ces documents ont été conservés dans les archives étatiques correspondantes ainsi qu’aux archives municipales de Saint-Mihiel. Ils offrent un tableau troublant de l’effort bureaucratique déployé par la partie allemande jusqu’à la dernière phase de la guerre. De plus amples détails concernant la construction et les événements militaires autour de la Michelstellung se trouvent dans l’article spécialisé correspondant et en cours de rédaction.

Général John J. Pershing
Général John J. Pershing

Malgré toutes les planifications en vue d’un repli ordonné et conçu pour durer au final huit jours, les commandants allemands étaient conscients qu’il fallait éventuellement s’attendre à un scénario d’attaque imprévu, dans la mesure où l’occupation de la Michelstellung pouvait également s’avérer nécessaire en l’espace de deux jours au maximum. Ce cas de figure finit par se produire. Tout comme en septembre 1914 au profit des assaillants allemands, quatre ans plus tard, les Alliés bénéficièrent à nouveau d’un temps défavorable. En raison d’un temps de pluie orageux, une reconnaissance aérienne fut impossible pendant plusieurs jours. Le 7 septembre 1918 encore, on était persuadé au sein de l’Armee-Abteilung C qu’il ne fallait pas s’attendre à une attaque prochaine. Pourtant, celle-ci avait déjà été ordonnée par le commandement de l’armée américaine autour du général John J. Pershing et fixée en fin de compte au 10 septembre 1918 par la « Field Order No. 9 ».

Dans cet ordre de la 1re armée américaine fixant précisément le déroulement de l’attaque, les termes « D-Day » et « H-Hour » furent utilisés pour la première fois de manière attestée pour désigner le moment du début des opérations. Aujourd’hui, ils sont communément associés à l’« Operation Overlord », le débarquement allié en Normandie, lancé le 6 juin 1944. Leur origine réside cependant dans les ordres relatifs à l’attaque contre le Saillant de Saint-Mihiel en septembre 1918.

L’artillerie des Alliés, largement supérieure avec environ 3 000 canons de tous calibres, n’était pas entièrement prête au combat à la date prévue, de sorte que le « D-Day » dut être reporté à brève échéance au 12 septembre 1918. Le 9 septembre 1918, le ciel se découvrit et l’observation aérienne allemande signala qu’on devait s’attendre non seulement à des attaques limitées dans l’espace sur le flanc sud, comme on l’avait entre-temps escompté, mais aussi à des préparatifs d’attaque ennemis sur l’aile ouest du saillant du front. Par conséquent, la procédure élaborée sous la désignation tactique de « bataille défensive Michel » fut ordonnée pour le repli complet des troupes allemandes sur et derrière la Michelstellung. Dès le début de la matinée du 11 septembre 1918, désignée comme le premier « jour Michel » par le mot d’ordre « Ausweichen », commença le repli et le déplacement de l’artillerie non attelée ainsi que du train de combat qui n’était pas absolument indispensable pour la suite du combat d’infanterie. Les positions avancées du flanc sud du saillant furent progressivement évacuées, à l’exception de quelques postes pour la plupart équipés de mitrailleuses légères, et la défense principale fut repliée dans la position de protection de l’artillerie. Sur l’aile ouest, la garnison des positions avancées ne fut d’abord informée d’aucun des développements intervenus entre-temps.

Compte rendu d'une réunion du commandement de l’Armee-Abteilung C auprès du groupe Combres du 10 septembre 1918
Compte rendu d’une réunion du commandement de l’Armee-Abteilung C auprès du groupe Combres du 10 septembre 1918

Dès la nuit du 12 septembre 1918, vers 02 h 00 heure allemande, un intense feu d’artillerie ennemi s’abattit sur l’ensemble du saillant du front. Au début, celui-ci visa principalement des objectifs arrière, tels que des postes de commandement, des localités et d’importants carrefours routiers. Les pièces d’artillerie alliées les plus lourdes tirèrent jusque dans les banlieues de la ville de Metz. Du côté américain, environ 100 000 obus de gaz toxique contenant près de 200 tonnes d’agent chimique phosgène furent tirés pour la seule journée du 12 septembre 1918, afin de rendre difficile aux défenseurs le repli ainsi que l’acheminement de réserves. Malgré des efforts de reconnaissance intenses, la date exacte de l’attaque était restée cachée aux Allemands. Le regroupement de l’artillerie ainsi que le rapatriement du matériel et des munitions battaient leur plein. Rapidement, toutes les routes menant vers le nord et l’est furent encombrées. Les entonnoirs d’obus, les arbres abattus et les attaques aériennes incessantes entravaient les mouvements de troupes. Les capacités de transport nécessaires faisaient défaut, de sorte que les canons et les véhicules devaient être attelés les uns aux autres par plusieurs ou tirés par des soldats. En raison des bombardements d’artillerie, toutes les liaisons de communication furent rapidement détruites. Les ordres des échelons de commandement supérieurs ne parvenaient plus, raison pour laquelle les unités de première ligne se trouvèrent livrées à elles-mêmes.

À 06 h 00 du matin, heure allemande (« H Hour »), l’attaque de l’infanterie américaine débuta sur le flanc sud central du saillant du front. Étant donné que l’artillerie allemande en cours de repli ne pouvait fournir aucun soutien notable et que l’effectif des défenseurs était beaucoup trop faible par rapport à la largeur de leur secteur respectif, les Américains atteignirent dès midi l’objectif d’attaque fixé, à savoir les hauteurs situées au nord de la ville de Thiaucourt, implantée au centre du saillant du front. Le front allemand avait été percé sur la largeur d’une division et les troupes positionnées plus à l’ouest avaient été tournées. C’est uniquement grâce à la stricte exécution de leur plan d’attaque que les Américains ne surent pas exploiter cette situation de crise pour franchir la Michelstellung, qui n’était jusqu’alors pas en état de défense.

Ministère des Armées - Mémoire des Hommes, déroulement de l'attaque sur l'aile ouest du Saillant de Saint-Mihiel, repère : abbaye de l'Étanche
Ministère des Armées – Mémoire des Hommes, déroulement de l’attaque sur l’aile ouest du Saillant de Saint-Mihiel, repère : abbaye de l’Étanche

Conformément aux ordres à « H+3 Hour », c’est-à-dire à 09 h 00, les troupes alliées passèrent également à l’attaque sur le flanc ouest du saillant. Il s’agissait essentiellement de la 15e division coloniale française ainsi que de la 26e division américaine (Yankee). L’objectif d’attaque de la première journée pour les Français était la prise de la Crête des Éparges d’une importance stratégique. Les Américains devaient atteindre une ligne correspondant à l’actuelle D 154 entre les localités de Dompierre-aux-Bois et Dommartin-la-Montagne. Du côté allemand, s’y trouvait toujours la 13. Landwehr-Division (13e division de Landwehr), regroupée au sein de la « Gruppe Combres », avec la 35e division d’infanterie k.u.k. rattachée au sud. La limite de secteur avec la 192. sächsische Infanterie-Division (192e division d’infanterie saxonne), engagée plus au sud jusqu’à la ville de St. Mihiel en tant qu’élément de la « Gruppe St. Mihiel », passait dans la zone de la position Schroeter entre la localité de Deuxnouds-aux-Bois et l’ancienne abbaye de l’Étanche.

US Army Chemical Corps, 26e division d'infanterie américaine
US Army Chemical Corps, 26e division d’infanterie américaine

Bien que des unités de la 13. Landwehr-Division aient réussi à reconquérir la Crête des Éparges prise par les Français dès le premier assaut et à empêcher une progression ultérieure des troupes coloniales françaises, l’attaque américaine progressa rapidement sur le flanc ouest du saillant. Dès l’après-midi du 12 septembre 1918, la ligne prévue sur les hauteurs de la Meuse était atteinte. Les unités de la 35e division d’infanterie k.u.k. s’étaient repliées en subissant de lourdes pertes dans la zone Schroeter et avaient également occupé les positions sur la crête du Roquant au-dessus du château de l’Étanche. Cependant, aucune attaque contre cette position n’eut lieu, les Américains s’étant arrêtés ici comme ordonné après avoir atteint l’objectif journalier fixé.

Les progrès alliés constituaient une grave menace pour la « Gruppe St. Mihiel » qui, au centre du saillant, opposait une résistance couronnée de succès aux formations françaises (2e division de cavalerie, 26e et 39e divisions d’infanterie) qui y attaquaient déjà depuis 07 h 00 du matin (« H+1 Hour »). Outre la 192. sächsische Infanterie-Division, la « Gruppe St. Mihiel » comprenait également la majeure partie de la 5. Landwehr-Division (5e division de Landwehr) qui tenait des positions à l’est de St. Mihiel depuis le printemps 1916, du Bois d’Apremont en passant par la crête du le Mont, la Butte de Montsec, le Bois de Géréchamp jusqu’au village de Richecourt.

Dès midi le jour de l’attaque, le commandant de l’Armee-Abteilung C, le General Georg Fuchs, avait donné l’ordre de repli immédiat pour la 192. sächsische Infanterie-Division, particulièrement menacée d’encerclement à la pointe du saillant, vers la Michelstellung. La 35e division d’infanterie k.u.k. au nord et des éléments de la 5. Landwehr-Division au sud-est devaient couvrir la retraite en tenant impérativement leurs positions avant de s’y rallier ensuite. Dans le chaos général, l’ordre ne parvint pas aux Saxons.

Lors d’une réunion de situation à St. Mihiel le 11 septembre 1918, les chefs de régiment et de bataillon avaient cependant déjà élaboré eux-mêmes des plans pour un scénario de repli éventuellement nécessaire. Jusqu’aux environs de 16 h 00, les Saxons défendirent leurs positions contre toutes les attaques françaises menées principalement dans la zone de la tête de pont de Chauvoncourt (position de Menonville) située à l’ouest de la Meuse ainsi que de la Bienenwaldhöhe dans le secteur de Spada. Là et plus au nord jusqu’au secteur de Selouse, âprement contesté dès 1915, se trouvait désormais le 183. sächsische Infanterie-Regiment (183e régiment d’infanterie saxon) qui, malgré une nette infériorité numérique, parvint également à repousser toutes les attaques françaises.

General d.Inf. Georg Fuchs
General d.Inf. (général de corps d’armée) Georg Fuchs

Lorsque, vers l’après-midi du 12 septembre 1918, le bruit des combats alla en s’amplifiant non seulement sur les deux flancs, mais aussi à l’arrière des Saxons, le chef du 192. Infanterie-Regiments (192e régiment d’infanterie), l’Oberstleutnant von Loeb, ordonna pour l’ensemble de la division le décrochage d’avec l’ennemi et l’occupation de nouvelles positions dans le secteur de la Schroeter-Zone.

À l’exception de quelques éléments des arrière-gardes, l’évacuation des positions avancées se déroula sans encombre pour toutes les unités. Après l’abandon complet de la rive occidentale de la Meuse, l’état-major du 192. Infanterie-Regiments quitta également Saint-Mihiel. La ville, où vivaient encore environ 3 000 habitants français, se retrouva à nouveau prise entre les fronts après quatre ans d’occupation allemande. Ce n’est qu’vers 07 h 00, dans la matinée du 13 septembre 1918, que Saint-Mihiel fut occupée sans combat par des unités françaises. Près de la localité de Chaillon, le commandement régimentaire du IR 192 tomba sur une patrouille de hussards porteuse de l’ordre, donné déjà quelques heures auparavant, de repli immédiat sur la Michelstellung. Cet ordre fut immédiatement transmis aux autres régiments. Vers 19 h 00 commença pour les troupes saxonnes la marche difficile en direction de l’est.

Malgré le déroulement extrêmement réussi de cette première journée d’offensive, le commandement de l’armée américaine ne réalisa que dans la soirée du 12 septembre 1918 qu’une action plus énergique aurait pu empêcher — et pouvait le cas échéant encore empêcher — le repli inattendu et rapide des troupes allemandes du centre du saillant du front. En conséquence, la 1re division d’infanterie américaine, appelée « The Big Red One », devait progresser depuis le sud vers Vigneulles-les-Hattonchâtel. Le 102e régiment américain du Ve corps américain devait, depuis le nord et sans protection de flanc à travers la Grande Tranchée de Calonne, atteindre également Vigneulles et refermer la pince. De là naquit ce que les publications américaines désignent sous le nom de « Race to Vigneulles ». Vers 02 h 00 du matin le 13 septembre 1918, la pointe du 102e régiment d’infanterie américain atteignit en premier le village d’Hattonchâtel, qui était entièrement en flammes, et vers 03 h 15, les premières unités américaines occupèrent la localité de Vigneulles, située au pied des hauteurs de la Meuse. La 1re division américaine, progressant depuis le sud, n’atteignit son objectif que le matin du 13 septembre 1918 vers 10 h 00.

Principaux axes de repli de la 192. Infanterie-Division dans la nuit du 12 au 13 septembre 1918, en rouge : D 901 actuelle, en vert : dite Bayernstraße
Principaux axes de repli de la 192. Infanterie-Division dans la nuit du 12 au 13 septembre 1918, en rouge : D 901 actuelle, en vert : dite Bayernstraße

Même si certains éléments de troupes tombèrent en captivité, la masse des unités allemandes et austro-hongroises devait réussir à se faufiler au dernier moment à travers la brèche qui se refermait dans le front américain. Les mouvements de troupes s’effectuèrent principalement par deux routes. Au nord, et donc également depuis le secteur de Lamorville, les unités marchèrent en passant par les localités de Creuë, Vigneulles puis par la D 901 actuelle en direction de Dampvitoux. Au sud, l’itinéraire passait par Chaillon, Heudicourt, puis par la « Bayernstraße », un chemin forestier seulement modérément aménagé, à travers le bois de Vigneulles en direction du nord-est vers la zone de la localité de Lachaussée. Les premières unités passèrent vers 21 h 00 les localités situées au pied des hauteurs de la Meuse. Jusqu’au matin du 13 septembre 1918, lorsque la pointe de la 1re division américaine eut atteint la localité de Vigneulles, toutes les unités avaient, après une marche forcée d’environ 40 kilomètres, pris leurs positions dans la Michelstellung.

Monument à la 1re division d'infanterie américaine « The Big Red One » à la sortie est de Vigneulles, à l'arrière-plan Hattonchâtel
Monument à la 1re division d’infanterie américaine « The Big Red One » à la sortie est de Vigneulles, à l’arrière-plan Hattonchâtel

Les descriptions de cette entreprise remarquable par sa logistique et par les performances des officiers et des hommes de troupe individuels, à laquelle ont pris part plus de 50 000 militaires allemands et austro-hongrois, peuvent être tirées des historiques régimentaires et des dossiers de troupes respectifs. Une description vivante de la scène se trouve dans l’ouvrage publié en 1922 par le Major d.R. a.D. Dr. Armin Hase, Geschichte des sächsischen Infanterie-Regiments Nr. 183 (183e régiment d’infanterie) :

« Le repli offrait un spectacle singulier. Toute la route était couverte d’une armée s’étirant sans fin et composée d’un mélange de toutes sortes d’unités. Après cette journée pluvieuse, une soirée aux superbes couleurs se leva. Bientôt la nuit tomba, mais ce n’était pas seulement la lune pâle qui éclairait le chemin : de gauche et de droite, de la forêt, dans les vallées, sur les hauteurs, des flammes vacillaient là où les dépôts de bois abandonnés par les troupes avaient été incendiés. C’était comme lors d’une nuit de Walpurgis, où les bûches brûlent sur toutes les montagnes et hauteurs. À Chaillon, les dernières maisons qui n’avaient pas déjà été victimes de la guerre devinrent la proie des flammes. Dans l’ancienne Kommandantur locale, le feu crépitait dans toutes les pièces, la rampe en fer de l’escalier était déjà incandescente. Creué aussi, qui abritait encore des habitants français jusqu’à aujourd’hui, était presque entièrement en flammes. Déjà, les gigantesques torches et les bannières de feu de Vigneulles et de Hattonchâtel flottaient à la rencontre de la troupe. Les foyers d’incendie devenaient de plus en plus grands, apparaissaient de plus en plus nombreux et rougissaient le ciel étoilé. Le spectacle le plus merveilleux était offert par la localité de Hattonville, qui était entièrement incendiée. Le long de ses rues, les poutres d’échafaudage allumaient un millier de petites flammes, comme si toutes les maisons, dans une rangée interminable, le long des rues, étaient illuminées. Tandis que des flammes rouge sombre jaillissaient au-dessus de cette mer de feu dans la fumée noire et couvrante, la montagne se dressait au-dessus de l’ensemble dans le ciel nocturne, au sommet de laquelle se trouvait le Hattonchâtel jadis si charmant. Les maisons de ce nid juché sur la montagne flambaient elles aussi en flammes blanches pareilles à des bannières contre le ciel et constituaient la conclusion d’un tableau à la fois macabre et saisissant. »

tiré de : Major d.R. a.D. Dr. Armin Hase, Das Königlich Sächsische Infanterie-Regiment Nr. 183 (183e régiment d’infanterie), Dresde 1922, page 104.

J.M.O. du 12e Régt de Curassiers à pied
J.M.O. du 12e Régt de Curassiers à pied

Ce n’est que dans la matinée du 13 septembre 1918 que l’ampleur de l’opération de repli allemande est apparue clairement aux troupes françaises attaquant sur les hauts de Meuse. Bien que le contact avec l’ennemi eût été perdu partout, le 12e Régiment de Curassiers à pied, en tant qu’élément de la 2e division de cavalerie française, ne s’avança prudemment, au cours de cette deuxième journée d’attaque, qu’en passant par les localités de Seuzey, Dompierre, Dexnouds-aux-Bois jusqu’à la limite est des hauts de Meuse au-dessus de Vigneulles. L’ancienne abbaye de l’Étanche fut ainsi prise sans combat. Dans le château de l’Étanche, un poste de commandement fut établi dans l’après-midi du 13 septembre 1918 et subsista jusqu’au 14 septembre 1918.

Il ne restait plus que de plus petits engagements avec des éléments de l’arrière-garde allemande et austro-hongroise. Même si le régiment de cuirassiers français, qui fut récompensé pour ses services par la « Croix de guerre 1914–1918 », réussit à capturer environ 1 200 soldats allemands et austro-hongrois, c’est précisément cette unité, aux côtés de la progression américaine hésitante, qui aurait pu empêcher le repli des troupes allemandes en s’emparant à temps des axes de retraite dans la zone de la Lücke von Spada ainsi que des localités de Vigneulles et d’Heudicourt.

Après le repli des troupes allemandes du Saillant de Saint-Mihiel, qu’elles avaient occupé pendant quatre ans, il ne resta du jour au lendemain que des localités majoritairement dépeuplées et détruites ainsi qu’un paysage lourdement marqué par les événements de la guerre passée. Il fallut attendre bien avant dans les années 1920 pour qu’un nombre significatif d’habitants soit de retour et que les dommages soient progressivement réparés.

Côtes de Lorraine – Entre-deux-guerres et Seconde Guerre mondiale

Pour l’entre-deux-guerres dans la région des hauteurs de la Meuse, il n’y a que peu de faits dignes d’être rapportés. Cela vaut également pour le déroulement de la Seconde Guerre mondiale. Après la fin des combats dans la zone du ceinturon fortifié de Verdun, qui prirent fin le 16 juin 1940 après seulement une journée par la prise allemande de tous les forts environnants ainsi que de la citadelle de la ville, sous le commandement du général Karl Weisenberger, des formations de la 16e armée dont relève la 71. Infanterie-Division, appelée « division Trèfle » et, depuis la prise de Verdun, également « la Bienheureuse », avancèrent vers le sud dans la vallée de la Meuse en empruntant l’actuelle D 964. Le général Weisenberger avait servi comme adjudant, chef de compagnie et enfin officier de mitrailleuses avec le grade d’Oberleutnant (lieutenant) du 20. K.B. Infanterie-Regiments „Prinz Franz“ (20e régiment d’infanterie royale bavaroise « Prince Franz »)pendant la Première Guerre mondiale et avait été engagé lors des combats devant Verdun ainsi que sur les hauteurs de la Meuse.

Sans résistance sérieuse, l’unité de la 71. Infanterie-Division, en l’occurrence le 194. Infanterie-Regiment (194e régiment d’infanterie), atteignit le soir du 16 juin 1940 vers 22h00 la ville de Saint-Mihiel. Un groupe d’assaut occupa vers minuit le Fort du Camp des Romains. De brèves mais violentes combats n’eurent lieu que dans la localité de Lacroix-sur-Meuse à l’entrée de la brèche de Spada, qui servait alors de route de repli vers l’est aux troupes françaises, comparable à la situation de la 192. sächsischen Infanterie-Division (192e division d’infanterie saxonne)en septembre 1918.

Début de la campagne de l'Ouest de 1940
Début de la campagne de l’Ouest de 1940
d’après : Arbeitsgemeinschaft « Das Kleeblatt », *Die 71. Infanterie-Division im Zweiten Weltkrieg 1939 - 1945*, Hildesheim 1973
d’après : Arbeitsgemeinschaft « Das Kleeblatt », Die 71. Infanterie-Division (71e division d’infanterie) im Zweiten Weltkrieg 1939 – 1945, Hildesheim 1973

À l’est des Côtes de Lorraine, sur l’étroite D 154 au départ d’Haudiomont, le Infanterie-Regiment 211 (211e régiment d’infanterie), appartenant également à la 71. Infanterie-Division, se lança à la poursuite des troupes françaises qui battaient en retraite vers le sud. L’avancée mena sans résistance sérieuse par les Éparges sur la Grande Tranchée de Calonne ainsi que sur la DS 31, qui longe la pente orientale des hauts de Meuse, jusqu’au nord des localités de Creuë, Chaillon et Vigneulles-lès-Hattonchâtel. Cette ligne fut atteinte le 16 juin 1940 vers 23 h 00. Dans la nuit du 17 juin 1940, le Infanterie-Regiment 191 (191e régiment d’infanterie), qui faisait office de réserve divisionnaire, avança jusqu’à la zone de Lamorville/Lavignéville et occupa également vers 23 h 00 l’ancienne abbaye abandonnée de l’Étanche.

Bois de Gobessart, monument du 155e RIF
Bois de Gobessart, monument du 155e RIF

De plus rudes combats eurent lieu le lendemain, le 17 juin 1940, dans la zone du Bois de Gobessart à l’est de St. Mihiel, où des arrière-gardes françaises, en particulier le 155e Régiment d’Infanterie de Fortresse (R.I.F.), appelé « Régiment de la Meuse », et le 4e Bataillon de Mitailleurs, tentèrent au prix de pertes sensibles de couvrir la retraite de leurs propres troupes et de stopper la poursuite de l’avancée allemande par l’actuelle D 907. Celle-ci, avec pour objectif l’encerclement des troupes françaises au sud de la Moselle, visa d’abord la capture du fort de Gironville, qui tomba le 18 juin 1940, puis la ville de Nancy, qui fut encerclée le 20 juin 1940 et remise sans combat aux commandants des unités de la Wehrmacht participantes. Dans la « poche de Lorraine » entre Nancy et Belfort, trois armées françaises comptant environ 500 000 hommes tombèrent en captivité allemande. Dès le 22 juin 1940, le wagon de chemin de fer de Compiègne, dans lequel la capitulation allemande avait été conclue en 1918, fut le lieu de la signature du traité d’armistice franco-allemand.

Dans le Bois de Gobessart, immédiatement au nord de la D 907 entre St. Mihiel et Apremont-la-Fôret, où se trouvent un peu plus au sud les champs de bataille âprement disputés de la Première Guerre mondiale du Bois Brûlé et du Bois d’Ailly, se dresse un mémorial assez grand, bien visible et placé directement au bord de la route, bien que peu remarqué, dédié aux unités françaises qui y combattirent en juin 1940 ainsi qu’à leurs morts.

Pour la région située entre les villes de St. Mihiel et Verdun commença également une nouvelle période de quatre ans d’occupation allemande, qui se révéla bien plus répressive et violente pour la population civile que pendant la Première Guerre mondiale. Des unités spéciales allemandes commencèrent la traque, la déportation et l’assassinat de personnes indésirables, et plus tard également de la population juive. La Gestapo et la Feldgendarmerie poursuivirent sans relâche les prétendus ennemis du régime et agitateurs, les tortures et les exécutions par fusillade étant monnaie courante. Comme dans de nombreuses autres villes occupées, un camp pour prisonniers de guerre et détenus civils fut établi à St. Mihiel, le soi-disant « Frontstalag 241 » (Front-Stammlager 241). Depuis ces camps, les détenus furent transférés vers divers « Stalags » sur le territoire du Reich allemand afin d’effectuer un travail forcé principalement dans les usines de munitions et l’agriculture. Cependant, leur vie prit souvent fin immédiatement après leur capture sur place ou dans des camps de concentration allemands. Le « Frontstalag 241 » de St. Mihiel exista, tout comme son équivalent dans la ville de Verdun, le « Frontstalag 240 », jusqu’au printemps 1941.

L’action impitoyable et arbitraire de l’occupant allemand a rapidement conduit à la formation dans tout le pays de groupes de résistance, désignés depuis lors sous le terme générique de « Résistance ». Dès la fin de 1940, plusieurs de ces groupements s’étaient également formés dans la région des côtes de Meuse, boisées, faiblement peuplées et donc difficiles à contrôler, bien qu’ils se soient à peine manifestés au cours de la guerre.

Un groupe sous le commandement de Charles Serano, alors âgé de seulement 18 ans, devint connu au niveau régional. D’abord membre des « Francs-Tireurs et Partisans » (FTP), fondés par le Parti communiste français, et impliqué dans diverses actions de sabotage principalement dans la région parisienne, il se fit recruter en février 1944 par un autre groupe de résistance, l’« Armée Secrète » (AS). Sa mission était de constituer une nouvelle unité de résistance dans le village de Viéville-sous-les-Côtes, situé au pied des côtes de Meuse, qui devait mener des attaques contre les voies ferrées et les ponts pour soutenir l’invasion alliée attendue. À cette fin, cinq gaullistes venus d’Angleterre devaient sauter en parachute dans la zone de l’ancienne abbaye de l’Étanche, munis d’explosifs et d’équipements radio.

Membres des FTP, notamment la jeune Simone Segouin, âgée de 18 ans, alias Nicole Minet, Paris, août 1944
Membres des FTP, notamment la jeune Simone Segouin, âgée de 18 ans, alias Nicole Minet, Paris, août 1944

Charles Serano commença à recruter de potentiels partisans. De nombreux prisonniers de guerre russes évadés ainsi que des équipages de bombardiers alliés abattus se cachaient dans les forêts des côtes de Meuse. Avant que l’opération aéroportée ne puisse avoir lieu, Charles Serano fut arrêté par des gendarmes de campagne de St. Mihiel et, après avoir été jugé par le tribunal militaire allemand de Bar-le-Duc, sommairement exécuté le 30 mai 1944 dans un bois situé au nord-ouest de Behonne, qui avait déjà servi à plusieurs reprises de lieu d’exécution.

Voie de la 5th US Infantry Division de la Normandie jusqu'à la Moselle
Voie de la 5th US Infantry Division de la Normandie jusqu’à la Moselle
Général George S. Patton Jr., 1944
Général George S. Patton Jr., 1944

Après que, le 6 juin 1944, de nouveau lors d’un « D-Day », l’invasion alliée en Normandie eut commencé, la Seconde Guerre mondiale atteignit de nouveau vers la fin août 1944 la région située entre Verdun et St. Mihiel. Entre-temps, les Alliés avaient pu maintenir la tête de pont créée entre la péninsule du Cotentin et la ville de Caen au prix de combats parfois acharnés et l’élargir sans cesse. Début août 1944, des unités de la 1st US Army dans le cadre de l’« Operation Cobra », réussirent à rompre l’encerclement allemand par une attaque sur le flanc occidental de la tête de pont. Dans la brèche ainsi créée s’engouffra, sous le commandement du général George S. Patton Jr., la 3rd US Army. Celle-ci n’avait pas participé aux combats d’invasion proprement dits, mais avait foulé le sol français à partir de juillet 1944 aux secteurs d’invasion « Utah » et Omaha.

Énergiquement, les unités américaines s’étendirent dans toutes les directions de l’arrière-pays. En coopération avec des unités anglaises et canadiennes, des éléments de la 3rd US Army réussirent, jusqu’au 19 août 1944, à encercler et à détruire presque totalement la 7. Armee (7e armée) et la 5. Panzerarmee (5e armée blindée) dans la « poche de Falaise ».

Lors de la progression ultérieure des Américains, il y eut encore des combats plus intenses dans la zone de la ville de Chartres. La région de Chartres était un nœud de communication et ferroviaire central, important pour la logistique des Allemands. La ville ne put être entièrement prise par la 7th US Armored Division qu’le 18 août 1944 et être transmise à la 5th US Infantry Division qui suivait.

Mi-août 1944, les unités de la 3rd US Army furent réorganisées. Avec le XX Corps au nord et le XII Corps au sud, deux formations d’attaque furent lancées vers l’est en direction de la frontière allemande et des villes de Metz et Nancy. La suite de la progression se déroula au sud de Paris en passant par la Seine, puis pour le XX Corps dans la région de Château-Thierry et pour le XII Corps près de Vitry-le-François en traversant la Marne. Après le franchissement de l’Aisne à Berry-au-Bac, la ville de Reims fut prise par le XX Corps le 30 août 1944 et la petite ville de Bar-le-Duc par le XII Corps.

Face à la 3rd US Army ne se trouvaient à cette époque que quelques bataillons de la Wehrmacht épuisés, des unités d’artillerie isolées et environ 10 chars allemands. La reconnaissance alliée révéla qu’aucune résistance allemande significative n’était à attendre ni dans la région de la Meuse, ni de la Moselle, ni non plus dans les installations désignées comme « Siegfried Line » du Westwall.

Red-Ball-Express, août 1944
Red-Ball-Express, août 1944

Dès la mi-août 1944, il apparut toutefois clairement que la progression inopinément rapide des Américains allait se transformer en un problème logistique massif. À cette époque, les pointes alliées se trouvaient, selon les plans établis avant le début de l’« Operation Overlord », à peu près là où elles n’auraient dû être qu’en avril 1945. Surtout, l’essence nécessaire aux milliers de véhicules commençait à manquer. Rien que la 3e armée américaine consommait environ 450 000 litres de carburant par jour de progression. Celui-ci dut, à la fin de l’été 1944, hormis des transports aériens mineurs, être débarqué en grande partie sur les plages de Normandie et acheminé ensuite par la route vers les unités de première ligne. La plupart des lignes de chemin de fer de l’arrière-pays français avaient été détruites par les airs afin d’empêcher l’acheminement des réserves allemandes. Depuis les plages de débarquement jusqu’à la région parisienne, plusieurs axes de communication fixes avaient été mis en place, sur lesquels des véhicules de transport de toutes sortes circulaient jour et nuit. La liaison la plus connue était le Red Ball Express, sur lequel circulaient simultanément environ 6 000 camions.

Selon la planification initiale, la progression de la 3e armée américaine à travers le centre de la France ne devait jouer qu’un rôle secondaire par rapport aux troupes britanniques et canadiennes progressant vers le nord sous le commandement de leur chef, Bernhard Law Montgomery. La progression rapide de Patton incita certes à la réflexion concernant une modification opérationnelle. Finalement, il fut toutefois maintenu que le coin d’attaque nord conserverait sa priorité, y compris pour l’approvisionnement en carburant, en munitions et en vivres. L’objectif principal de ces formations était la prise de la région de la Ruhr et de la ville d’Anvers avec le port en eau profonde important pour l’approvisionnement ultérieur des troupes. En revanche, la 3e armée américaine avait face à elle des villes économiquement plutôt insignifiantes telles que Karlsruhe, Mannheim et Francfort-sur-le-Main, ainsi que la Sarre, économiquement plus faible que la région de la Ruhr. La décision d’accorder la priorité à la progression anglaise, prise principalement pour des raisons de prestige, s’avéra plus tard être une grave erreur qui prolongea la guerre de plusieurs mois et coûta la vie à des milliers de personnes supplémentaires des deux côtés.

Fernand Legay
Fernand Legay

En raison de l’absence d’approvisionnement en carburant, la 3e armée américaine de Patton dut interrompre complètement sa progression à la fin du mois d’août 1944. Le XXe corps nord, en tête duquel se trouvait la 7th Armoured Division, avait atteint la lisière est de l’Argonne entre Varennes-en-Argonne et Dombasle-en-Argonne. Le XIIe corps sud, avec la 4th Armoured Division en pointe, resta inactif dans les environs de la petite ville de Bar-le-Duc, où avaient siégé les Feldkommandanturen allemandes compétentes pour toute la région. À l’aide de stocks d’essence allemands intacts et de la réquisition de livraisons de carburant destinées à d’autres unités américaines, on parvint à rendre de nouveau mobiles au moins une partie des unités. Patton ordonna la poursuite de la progression et la formation de deux têtes de pont sur la rive est de la Meuse, une au nord près de la ville de Verdun et une au sud englobant les villes de Commercy et de St. Mihiel.

Dès le 31 août 1944, des unités de la 7th Armoured Division prirent Verdun presque sans combattre et, après que des membres de la Résistance eurent pu rendre des charges explosives inoffensives, l’ancien « Pont Bonrepaire », aujourd’hui baptisé « Pont de Fernand Legay » du nom de l’un des résistants. De même, la 4th Armoured Division, en liaison avec d’autres unités d’infanterie du XIIe corps, traversa la Meuse sur des bateaux et des radeaux tant près de Commercy qu’à St. Mihiel. Des détachements de reconnaissance isolés avancèrent jusqu’à la Moselle et la trouvèrent non défendue. Faute de carburant, une nouvelle progression de la 3e armée américaine fut toutefois arrêtée fin août 1944.

Du côté allemand, à la suite de l’attentat manqué contre Hitler du 20 juin 1944, des dénonciations, des soupçons et des suspensions avaient provoqué des irrégularités considérables dans la chaîne de commandement. Le 16 août 1944, le « Oberbefehlshaber West », le Generalfeldmarschall (général inspecteur d’armée) Gerd von Rundstedt, fut relevé de ses fonctions. Le nouveau « OB West » et futur chef de la « Heeresgruppe B » devint le Generalfeldmarschall Walter Model, venu du front de l’Est, sous la direction stricte duquel la retraite allemande chaotique en France put être ordonnée dans une certaine mesure. Le 20 août 1944, un décret du Führer ordonna l’« aménagement de la position occidentale allemande ». Celle-ci comprenait également la « ligne de la Moselle », qui s’appuyait essentiellement sur les secteurs fortifiés autrefois prussiens de Thionville et de Metz et se prolongeait au sud de la ville de Nancy en direction de l’Alsace.

L’arrêt involontaire de la 3e armée américaine à partir du 31 août 1944 permit tout à fait inopinément au camp allemand, d’une part, de mettre en sécurité vers l’est, sur le territoire du Reich allemand, les troupes en retraite ainsi que d’importantes quantités de matériel de guerre en provenance de France, et d’autre part, d’organiser la défense sur la frontière occidentale.

Lorsque les unités de Patton se remirent enfin en mouvement à partir du 6 septembre 1944 et atteignirent la ligne de combat principale allemande, elles se heurtèrent déjà sur la rive occidentale de la Moselle à une résistance massive qui empêcha d’abord toute progression ultérieure. Les combats qui suivirent, désignés plus tard sous le nom de « Lorraine Campaign », furent très meurtriers, principalement pour les Américains, avec environ 50 000 morts, blessés et disparus. Malgré l’utilisation intensive de matériel, le largage de tapis de bombes sur les forts de Metz et les localités de la vallée de la Moselle, l’engagement concentré de napalm et les tirs d’innombrables pièces d’artillerie, il fallut attendre la mi-décembre 1944 pour que les restes pitoyables des défenseurs allemands kapituliert. (Wait, kapituliert -> capitulent). Let’s correct : pour que les restes pitoyables des défenseurs allemands capitulent.

Voie de la Liberté, au nord de Corny
Voie de la Liberté, au nord de Corny

On trouve encore aujourd’hui des traces de ces durs combats dans les forêts, aux alentours des ouvrages fortifiés concernés, mais surtout sur les façades des maisons des localités touchées, comme à Novéant, Dornot et Corny-sur-Moselle. En raison de l’arrêt forcé de la 3e armée américaine sur la Meuse ainsi que de la consolidation de la défense occidentale allemande rendue possible par celui-ci, d’autres combats acharnés et très meurtriers eurent lieu jusqu’au printemps 1945, par exemple dans le Hürtgenwald, sur le Westwall et dans le cadre de l’offensive des Ardennes (Battle of the Bulge), déclenchée par les Allemands le 16 décembre 1944.

Côtes de Lorraine – Abbaye de l’Étanche aujourd’hui

En guise de conclusion à ce rapport assez vaste sur les plans thématique et géographique, revenons dans la paisible vallée du ruisseau d’Aviaux et à la situation actuelle de l’ancienne abbaye de l’Étanche.

Abbaye de l'Étanche – Panneau d'information du projet, juin 2019
Abbaye de l’Étanche – Panneau d’information du projet, juin 2019

Après la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’exploitation agricole du site fut poursuivie. Même si les différents preneurs à bail n’habitaient pour la plupart pas dans les bâtiments de l’ancienne abbaye, ils s’efforcèrent néanmoins de les entretenir, ne serait-ce que pour les utiliser comme espace de stockage. Au début des années 1980, le bail venant à expiration entre l’utilisateur de l’époque et le propriétaire, le Belge Endmont d’Hondt, ne fut pas renouvelé. Ni le propriétaire, déjà âgé à cette époque et décédé en 1986, ni ses héritiers ne se soucièrent de l’ancienne abbaye de l’Étanche.

De multiples efforts et tentatives de contact, y compris de la part des autorités officielles, en vue d’un bail à long terme ou d’une acquisition du site, restèrent infructueux, de même que l’inscription de l’ancienne abbaye sur la liste officielle des Monuments Historiques français, intervenue dès 1984. Les bâtiments commencèrent à se dégrader au fil des ans, de même que les terres environnantes devinrent des friches. Les importants travaux de métallurgie tels que les volets, les rampes, les gouttières, les tôles de zinc, etc., furent progressivement dérobés. Seules les surfaces boisées appartenant au domaine furent exploitées pour la chasse par l’un des héritiers. En 2014, le toit du bâtiment principal s’effondra. Le toit de l’église, déjà gravement endommagé et fuyant, menaçait également de s’effondrer et de détruire la voûte intérieure du toit datant du 18e siècle. Il fallait agir à court terme si l’on voulait préserver l’essentiel du site.

La situation a évolué après qu’une pétition, largement relayée dans les médias belges, a attiré l’attention sur la négligence, imputable aux Belges, du monument français de grande valeur historique. En 2015, l’acquisition de l’ensemble du domaine a enfin pu être réalisée par l’Etablissement Public Foncier de Lorraine (EPFL). La protection des terres abritant des espèces végétales et animales rares a été confiée au Conservatoire d’espaces naturels de Lorraine (CEN). La conservation et la restauration du patrimoine bâti incombent, depuis sa création en 2016, à l’association établie à Hattonchâtel, Les Amis de l’Abbaye Notre Dame de l’Etanche, sous la direction de sa présidente Christine Hellin.

Depuis le printemps 2017, des membres de l’association, d’autres aides privés et des donateurs s’efforcent en priorité de stabiliser l’église, de sécuriser provisoirement le toit et la voûte. Parallèlement, de vastes travaux de nettoyage ont été lancés et on a commencé à recréer des éléments en pierre endommagés et perdus tels que des corniches de toit. Entre-temps, le toit de l’église est achevé, la façade a été partiellement remise en état et nettoyée et d’autres travaux de nettoyage ont été effectués. Le site est utilisé pour les activités de l’association. Des visites guidées ont lieu occasionnellement.

Outre sa propre valeur historique et architecturale, le site de l’ancienne abbaye de l’Étanche se prête idéalement, en raison de sa situation centrale sur les hauteurs de la Meuse, comme point de départ et/ou d’arrivée pour des excursions tant scientifiques qu’historico-militaires. D’ici, il est possible d’atteindre tant les lieux abordés dans cet article que de nombreux autres points d’intérêt intéressants avec leurs petites et grandes histoires.