Caures-Wald – Bois des Caures –
culture mémorielle alliée

À l’issue des combats, le soulagement était grand de toutes parts compte tenu des attaques des Américains menées avec acharnement jusqu’au bout. Allemands et Américains tirèrent leurs stocks de fusées éclairantes par joie de la fin des combats, et des scènes de fraternisation eurent lieu. On échangea des souvenirs. De nombreux soldats américains étaient d’origine allemande et maîtrisaient la langue allemande.

commémoration américaine

Immédiatement après la guerre, une forte culture mémorielle s’instaura, en particulier d’outre-mer. Du côté américain, celle-ci se concentra d’abord sur les secteurs de combat de la rive occidentale de la Meuse. C’est surtout le cimetière militaire de Romagne-sous-Montfaucon, construit à partir du début des années 1920 et qui devait devenir le plus grand de la Première Guerre mondiale en dehors des États-Unis, qui fut au centre de l’attention.

tiré de : World War I Historic Reference Book, Washington 1938
tiré de : World War I Historic Reference Book, Washington 1938

Parallèlement, l’intérêt se concentra sur le mémorial américain situé dans la zone des ruines du village de Montfaucon, où les Américains avaient subi de très lourdes pertes lors de leurs attaques. Plus tard, les lieux de mémoire du Saillant de Saint-Mihiel, en particulier le monument américain sur la Butte de Montsec ainsi que le cimetière militaire de Saint-Mihiel/Thiaucourt, acquirent également de la notoriété. Le fait que des unités américaines aient également combattu et subi de lourdes pertes immédiatement au nord de Verdun était alors, et reste aujourd’hui, une facette plutôt négligée de la Première Guerre mondiale.

Dans le secteur de front étroit au nord et à l’est de Verdun, il n’existait tout d’abord aucun lieu de mémoire pour les unités américaines engagées dans les derniers jours de la guerre, à l’exception du Denkmal für Angehörige des 316th Infantry AEF situé à l’est de Sivry-sur-Meuse. Le 24 septembre 2008, à l’initiative de l’historien militaire français Pierre Lenhard et de la commune de Chaumont-devant-Damvillers, un monument à la mémoire du soldat américain Henry N. Gunther a été inauguré sur la côte de Chaumont. Gunther était d’origine allemande et vivait dans un quartier fortement germanophone de l’est de Baltimore. Il travaillait comme employé de commerce à la National Bank of Baltimore. En 1917, il s’était fiancé à une Américaine également d’origine allemande. Comme de nombreuses personnes d’origine allemande, sa famille fut exposée à des ressentiments considérables après le début de la guerre. Il ne voyait pas non plus l’intérêt de s’engager volontairement dans l’armée. Peu avant l’entrée en guerre des Américains, il fut cependant incorporé.

carte de position allemande, décembre 1917
carte de position allemande, décembre 1917

Henry N. Gunther appartenait au 313th US Infantry-Regiment (79th Division) et a été tué par des tirs de mitrailleuse allemande quelques minutes avant l’armistice du 11 novembre 1918 près de Chaumont-devant-Damvillers. En raison de propos défaitistes tenus dans une lettre à un ami, il avait été rétrogradé en juillet 1918. Selon les descriptions de ses camarades, il s’était précipité contrairement aux ordres sur un nid de mitrailleuses allemand juste avant le cessez-le-feu convenu et avait été mortellement touché. Il aurait été le dernier soldat américain tué de la Première Guerre mondiale. Les circonstances de son parcours et de sa mort peuvent être lues sur le panneau d’information du monument. Elles suggèrent un suicide du jeune soldat américain.

Le mémorial dédié à Henry N. Gunther est situé dans la zone de la position allemande de la Kriemhild-Stellung, précisément à l’endroit de la progression américaine la plus avancée le 11 novembre 1918. C’est là que se trouvaient les restes du 31. Landwehr-Infanterie-Regiments (31e régiment d’infanterie de Landwehr), qui, quelques jours auparavant, devait encore repousser les attaques américaines dans la région du bois des Caures.

österreichisches Gedenken

Côté autrichien, il n’y a eu pratiquement aucune commémoration officielle de l’engagement de leurs propres troupes dans les combats de 1918 sur le front occidental jusqu’à il y a quelques années. Dans la littérature historico-militaire, il n’y a jusqu’à aujourd’hui que très peu d’études sur ce chapitre intéressant et pourtant occulté de l’histoire de la guerre austro-allemande. Il est bien connu que dès 1914, l’artillerie autrichienne a participé aux opérations allemandes. Cependant, presque personne ne sait que plusieurs divisions d’infanterie de la Monarchie danubienne ont été engagées sur le front occidental en 1918. Le centre de gravité de la mémoire militaire en Autriche a toujours reposé sur les combats du front alpin italien. Aucun journal de marche ni autre archive n’est connu concernant les unités ayant participé à l’ouest, et aucune autre source sérieuse n’est disponible. Tout cela rend les recherches correspondantes difficiles.

Jusqu’à la fin des années 1990, ni le Volksbund Deutsche Kriegsgräberfürsorge e.V. ni la Croix Noire autrichienne (österreichisches Schwarzes Kreuz – OSK) n’étaient en mesure de fournir des précisions sur le sort des soldats autrichiens tombés ou sur les emplacements de tombes individuelles sur le front occidental. Cela peut surprendre, car rien que dans la région de Verdun et de Saint-Mihiel, les trois divisions austro-hongroises qui y étaient engagées avaient eu à déplorer plus de 19 000 pertes au cours des cinq derniers mois de la guerre. Parmi elles, près de 800 tués provenaient des combats au nord de Verdun. On sait aujourd’hui que les soldats morts, de même d’ailleurs que de nombreux prisonniers de guerre russes et italiens emmenés par les troupes k.u.k. comme main-d’œuvre et morts pendant les combats, avaient d’abord été inhumés dans des cimetières provisoires. Lorsque, à partir des années 1920, la partie française a dissous ces champs de sépultures et créé les cimetières militaires allemands actuels, il n’a pas été fait de distinction selon la nationalité des tués. Les Autrichiens et leurs troupes auxiliaires ont simplement été inhumés aux côtés des soldats allemands tombés.

En 2002 parut le livre „Le prix d’une alliance: Les Austro-Hongrois sur le front ouest 1914-1918“ de Jean-Claude Laparra. L’ancien général, historien militaire et auteur avait enquêté avec un soin minutieux lors de la préparation de l’ouvrage sur le sort des soldats autrichiens tombés. Sur la base de ses recherches, il a été possible de localiser plus de 300 tombes de soldats autrichiens dans divers cimetières militaires allemands de la région.

En 2010, à l’initiative du consul général d’Autriche de l’époque à Strasbourg, Wolfgang Strohmayer, de premiers contacts ont eu lieu entre des institutions autrichiennes et françaises. Strohmayer a parcouru les sites de la Première Guerre mondiale sur l’ancien front occidental. À Verdun, il fit la connaissance de Jean-Claude Laparra et se laissa convaincre de réaliser une participation appropriée de l’Autriche aux commémorations de 2014-2018 dans la région de Verdun.

Liste des tués de Laparra
Liste des tués de Laparra
Monument pour les tués autrichiens, décembre 1915
Monument pour les tués autrichiens, décembre 1915

Le 14 juin 2014, le moment était venu. Dans le cimetière militaire allemand de Consenvoye, une plaque commémorative a été dévoilée. Elle rend hommage aux 62 soldats austro-hongrois qui y reposent et qui avaient trouvé la mort au cours du dernier semestre de 1918 lors des combats au nord de Verdun ainsi que dans le Bois des Caures.

Dès le 22 septembre 1984, le cimetière avait été le théâtre d’une rencontre entre le chancelier fédéral Helmut Kohl et le président français François Mitterrand. À l’époque, on ignorait encore que non seulement des soldats allemands, mais aussi des soldats autrichiens y avaient trouvé leur dernière demeure. Également le 14 juin 2014, un monument a été inauguré au nord du village de Samogneux sur la D 964 avec la participation du consulat général d’Autriche, de représentants de la politique locale ainsi que de membres d’associations d’anciens combattants et de l’armée.

Un monument a servi de modèle, qui avait été érigé dès décembre 1915 à la Grande Tranchée de Calonne, au sud de Verdun, par des membres du Infanterie-Regiments von Courbière (2. Posensches) Nr. 19 (19e régiment d’infanterie), selon les indications de l’historique régimentaire de l’année 1935, pour des unités d’artillerie autrichiennes déployées sur place à partir de septembre 1914. Les circonstances exactes de sa création restent floues à ce jour. Le monument se trouvait un peu au nord du grand cimetière du IR 19 au niveau de la Tranchée de Calonne, près de l’accès au site commémoratif dédié à l’écrivain français Alain Fournier et à ses hommes. Le monument aurait déjà été détruit vers la fin de la guerre. Aujourd’hui, seul le socle massif subsiste. Le nouveau monument près de Samogneux est aujourd’hui le seul monument connu dédié aux troupes austro-hongroises dans la zone du front occidental.

Commémoration française

Du côté français, les événements du Bois des Caures sont devenus dès le temps de guerre un chapitre essentiel de la culture mémorielle liée à la bataille de Verdun. L’attention s’est immédiatement focalisée sur les événements du début de la bataille de Verdun, les 21 et 22 février 1916, et très précisément sur la personne du Colonel Émile Driant, qui se trouvait avec ses deux bataillons de chasseurs au centre de l’attaque allemande.

Driant se prêtait idéalement, par sa personne et son parcours, à la création d’une épopée héroïque. Né le 11 septembre 1855 à Neufchâtel-sur-Aisne, il fit des études de droit et de lettres à Reims. À partir de 1875, il fréquenta l’académie militaire de Saint-Cyr. Sa carrière d’officier le mena en Tunisie, où il devint officier d’ordonnance du général Georges Boulanger. Il le suivit à Paris et y épousa la fille de Boulanger, Marcelle. Après les scandales nationalistes des années 1880 et l’affaire Dreyfus, Driant prit sa retraite en 1905.

Major Émile Driant, Tunis 1892
Major (chef de bataillon) Émile Driant, Tunis 1892

Par la suite, il se consacra à des intérêts politiques. Il mit sa collaboration au journal parisien L’Éclair à profit dans les années suivantes pour rédiger plusieurs articles nettement opposés au régime parlementaire. Parallèlement, il fut l’auteur de plusieurs romans militaires et futuristes ainsi que d’autres ouvrages, utilisant fréquemment le pseudonyme de « Capitaine Danrit ». Il voyagea dans l’Empire allemand et put ainsi découvrir le militarisme allemand à l’occasion de grandes manœuvres prussiennes. Ces impressions l’incitèrent à mettre en garde, dans son livre paru en 1906 « Vers un nouveau Sedan », contre une répétition des évolutions qui avaient conduit à la guerre franco-allemande de 18070/71. En 1910, il fut élu à la Chambre des députés française comme représentant de la ville de Nancy. En sa qualité de député, il soutint les efforts de réarmement français ainsi que le maintien d’une sécurisation efficace de la frontière orientale face à l’Empire allemand.

Après le déclenchement de la guerre, Émile Driant fut rappelé à l’activité et affecté à l’état-major du gouverneur de Verdun, le général Michel Coutanceau. Il reçut le commandement d’une demi-brigade composée des deux bataillons de chasseurs à pied les 56e et 59e. Les unités participèrent en 1914 aux efforts défensifs français dans l’Argonne et dans la Woevre-Ebene. Elles subirent de lourdes pertes. Dès 1915, elles furent engagées dans le secteur de Louvemont, au nord de Verdun. À partir de l’été 1915, Driant signala le danger d’une attaque allemande contre la ceinture fortifiée de Verdun. En même temps, il s’éleva avec véhémence contre l’abandon de la rive est de la Meuse et plaida pour le renforcement du système défensif qui s’y trouvait. Le 21 février 1916 commença la bataille de Verdun. Le colonel Émile Driant trouva la mort dès le 22 février 1916 lors des combats dans le bois des Caures.

Bois des Caures, monument Driant
Bois des Caures, monument Driant

Immédiatement après la fin des combats, des efforts commencèrent du côté français pour élucider le sort de l’officier. Des rumeurs surgirent selon lesquelles Driant était tombé en captivité ou avait pu s’enfuir. Même le président Raymond Poincaré et le roi Alphonse XIII d’Espagne s’impliquèrent dans les recherches. Finalement, en mars 1916, une lettre de la mère du jeune Leutnant (sous-lieutenant) d’artillerie allemand Theobald von Schroetter (1. Nassauisches Feldartillerie-Regiment Nr. 27 [27e régiment d’artillerie de campagne]) éclaircit le sort de Driant. La baronne von Schroetter s’était adressée directement, à la demande de son fils par l’intermédiaire d’une personne de contact en Suisse, à la veuve Marcelle Driant afin de lui décrire les circonstances de la mort de son mari. Il y est dit entre autres dans la lettre rédigée en français :

« Madame, mon fils, Leutnant d’artillerie qui a combattu dans le secteur de votre époux, me prie de vous écrire et de vous assurer que Monsieur Driant a été enterré avec tous les égards et tous les soins, et que ses camarades ennemis lui ont créé une sépulture honorable. Il me tient à cœur de vous exprimer, conjointement avec mon fils, nos condoléances les plus profondes. (…) Monsieur Driant a été enterré tout près du commandant de bataillon Étienne Renouard (…) à l’orée du Caures-Wald entre Beaumont et Flabas. La tombe est entretenue, de sorte que vous pourrez la trouver et la visiter en temps de paix. (…) »
tiré de : Lettre de la baronne von Schrotter à Madame Marcelle Driant du 16 mars 1916

La mort désormais manifeste de Driant entraîna de multiples activités de la part de la politique française ainsi que de la presse. Une multitude de nécrologies parurent dans presque tous les journaux. De la part du président de la Chambre des députés, Paul Deschanel, un éloge funèbre d’Émile Driant fut prononcé le 7 avril 1916 à la Chambre des députés. Le 28 juin 1916, un service commémoratif eut lieu en la cathédrale Notre-Dame de Paris, auquel participa l’ensemble de la direction étatique et militaire française. La veuve de Driant, Marcelle Driant, était également présente. Elle fut conduite personnellement dans la cathédrale par Paul Deschanel. Le service commémoratif fut immortalisé de manière photographique et marqua le début de l’épopée héroïque autour d’Émile Driant ainsi que des deux bataillons de chasseurs du Caures-Wald.

Bois des Caures, emplacement initial de la sépulture
Bois des Caures, emplacement initial de la sépulture

À la fin de la guerre, des recherches furent entreprises concernant l’emplacement de la sépulture d’Émile Driant ainsi que du commandant Étienne Renouard. Tous deux avaient été inhumés sur place par des troupes allemandes immédiatement après les combats de février 1916. Contrairement aux paroles consolantes de la baronne von Schrotter dans sa lettre du 16 mars 1916 adressée à Marcelle Driant, les tombes avaient bien entendu été détruites lors des combats ultérieurs jusqu’en 1918. Le général Victor Kühne relate dans ses mémoires des années 1930 concernant l’engagement de la 25e division devant Verdun qu’il avait pris des photographies de l’emplacement de la sépulture et les avait également transmises à la veuve de Driant par l’intermédiaire de contacts en Suisse. Une photographie montrant deux tombes simples entourées de bois de bouleau se trouve sur le panneau d’information à l’emplacement initial de la sépulture près de la « place de Hesse » (D 905/D 125), malheureusement de mauvaise qualité.

Exhumation, 9 oct. 1922
Exhumation, 9 oct. 1922

Après que les tombes eurent pu être retrouvées, les deux officiers furent exhumés pour la première fois le 9 août 1919. Étaient présents, aux côtés de Marcelle Driant, le lieutenant Robin (9e/59e BCP), qui avait lui-même participé aux combats de février 1916, le général Renouard, père d’Étienne Renouard, ainsi que le gouverneur de Verdun. Il fut possible d’identifier les deux officiers, ce qui fut facile pour Émile Driant grâce à son uniforme. Le commandant Renouard fut transféré par son père vers le cimetière français de Faubourg-Pavé à Verdun. Les restes mortels d’Émile Driant furent placés dans un cercueil et réinhumés sur place. La tombe fut dotée d’un nouveau pourtour et de nouveaux ornements funéraires.

Au cours des années suivantes, des divergences apparurent quant à la question de savoir ce qu’il convenait de faire de l’emplacement de la sépulture. Il fut finalement décidé d’ériger, au niveau de l’intersection routière D 905 / D 125, un mausolée pour Driant et certains de ses chasseurs tombés au feu. La réalisation de l’aménagement fut confiée au sculpteur français Grégoire Calvet, à qui l’on doit également l’idée d’ériger la flamme éternelle sous l’Arc de Triomphe à Paris. Le monument et les autres parties du lieu de mémoire virent le jour au cours des années suivantes dans une carrière située entre Rupt-en-Woevre et Génicourt-sur-Meuse.

Le 9 octobre 1922, les restes mortels d’Émile Driant furent exhumés une nouvelle fois, identifiés de nouveau et transportés ensuite à Ville-devant-Chaumont. Ils y restèrent d’abord sans sépulture. Le 21 octobre 1922, Driant fut inhumé dans le nouveau mémorial du bois des Caures en présence de seulement quelques représentants de l’État et des militaires ainsi que de sa femme Marcelle Driant. En outre, certains de ses chasseurs y trouvèrent de nouvelles sépultures.

Le 22 octobre 1922 eut lieu la cérémonie officielle d’inauguration, à laquelle prirent part à nouveau de nombreux représentants éminents de l’État et des militaires, tels que André Maginot et le général Noël de Castelnau. Depuis 1922 — avec une interruption due à l’occupation allemande pendant la Seconde Guerre mondiale — une cérémonie commémorative est organisée chaque année en février dans le bois des Caures pour Émile Driant et ses chasseurs.