Deutsch-Eck – la Belle Croix –
Porte tournante du front de Verdun

Environ deux kilomètres à l’est de Romagne se trouve le carrefour des routes D 19 et D 66. Les Français l’appellent « la Belle Croix » d’après un monument en forme de croix qui s’y trouve. Le monument a été détruit par le vandalisme au début de l’année 2017 et la croix métallique a été dérobée. Il a été reconstruit à l’été 2017. Chez les Allemands, le carrefour s’appelait « Deutsch-Eck », du nom du Deutsches Eck à Coblence, qui, par la confluence du Rhin et de la Moselle, offre une impression visuelle similaire à celle des routes convergeant à cet endroit.

Dans les environs existaient deux haltes de la voie ferrée militaire à voie normale. Romagne disposait en outre d’une propre gare pour le chemin de fer de campagne, d’où partait une ligne menant directement jusqu’à Montmédy. Une grande partie du ravitaillement et des renforcements en troupes pour l’ensemble du front nord de Verdun transitait par ces gares, de même que le rapatriement des blessés vers le territoire du Reich. Les troupes de renfort arrivaient dans la zone locale, y étaient équipées et envoyées au front dans la bataille. Une grande partie des blessés était transportée d’ici par le chemin de fer de campagne ou la voie normale en direction des grands hôpitaux militaires de Longuyon, de Montmédy et vers le territoire du Reich. La zone « Deutsch-Eck » était souvent appelée le « tourniquet du front de Verdun ».

carte postale de campagne allemande de 1916
carte postale de campagne allemande de 1916

Aux alentours du carrefour se trouvaient plusieurs grandes zones de campement pouvant accueillir jusqu’à 18 000 hommes ainsi que d’autres installations d’infrastructure militaire telles que des dépôts de munitions, des parcs de pionniers, des maisons de repos pour chevaux et plusieurs ambulances. Aujourd’hui, on ne trouve plus guère de vestiges notables de ce vaste complexe dans les forêts environnantes, à l’exception des anciens chemins et tracés de voies ferrées.

tiré de : Reichsarchiv, Verdun, volume 1
tiré de : Reichsarchiv, Verdun, volume 1

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Les batteries lourdes étaient dotées de deux pièces à titre standard, la batterie M n° 5 ne disposant plus que d’un seul canon dès le début de la bataille de Verdun, selon les sources, en raison de l’éclatement prématuré d’un tube. Après que les canons se sont avérés très fiables lors des combats autour des forts belges, les explosions de tubes se sont multipliées à partir de 1916. La raison en était qu’auparavant, on utilisait encore des munitions fabriquées avec soin provenant de la production en temps de paix, mais qu’à partir de 1916, il n’y avait plus souvent que des munitions défectueuses issues de la production de guerre. La pénurie de ressources entraîna des défauts de production dès cette époque. Après quatre mois de combats, en juin 1916, aucune des batteries M engagées devant Verdun ne disposait plus de son effectif complet de canons.

Matériel M
Matériel M

Dans les forêts environnantes, on trouve encore fréquemment des restes d’anciennes positions d’artillerie. L’une de ces positions se rencontre directement sur la D 66, à la lisière nord de la forêt « les Nouelles », à l’est de la Roises-Ferme. Pour les Allemands, cette forêt s’appelait « Neuer Wald ». Plusieurs dépressions du sol montrent les anciens emplacements de canons. De plus, on trouve des restes de constructions en béton qui servaient de logement et de lieu de stockage aux équipes de pièces.


Excursus : Dr. med. Alfred Bauer – Médecin à Deutsch-Eck

Dr. med. Alfred Bauer
Dr. med. Alfred Bauer

Dr. med. Alfred Bauer, né le 18 mars 1878 à Luttringhausen, décédé le 18 janvier 1955 à Hanovre, avait 36 ans lorsqu’il fut astreint au service militaire en août 1914 dans sa ville natale de l’époque, Bad Rothenfelde. Il a rédigé un journal intime d’environ 600 pages sur ses expériences pendant la Première Guerre mondiale, qui a été dactylographié dans les années 1990 à la demande de son petit-fils, le directeur des forêts e.r. Peter Lex de Lunebourg.

Après avoir exercé comme médecin thermal à Bad Rothenfelde à partir de 1908, le Dr Bauer fut incorporé au déclenchement de la guerre en tant que Reservist (réserviste) dans une compagnie sanitaire du 78. Landwehr-Infanterie-Regimentes (78e régiment d’infanterie de Landwehr), formé à Brunswick (état-major & IIIe bataillon) et à Celle (Ier & IIe bataillons). Dès son jour de mobilisation, le 2 août 1914, le Dr Bauer exerça comme médecin de recrutement à Lunebourg. Le 11 août 1914, il prit le train à la gare de Lunebourg pour se rendre sur le front de l’Ouest.

Avec l’armée allemande, le Dr Bauer pénétra en Belgique neutre pour exécuter le plan Schlieffen. Le 18 septembre 1914, il reçut la Croix de fer de 2e classe en tant que premier médecin de l’armée allemande. En raison de sa vaillante conduite lors des combats de la fin septembre 1914 au nord de la ville de Reims, il se vit également attribuer la Croix de fer de 1re classe le 8 octobre 1914.

En février 1915, le Dr Bauer fut muté à l’ambulance 6 de la 19. Reserve-Division (19e division de réserve) et transféré à la mi-mars 1916 sur le front de Verdun. C’est ici que la percée allemande espérée par l’Obersten (colonel) Heeresleitung « dans des délais accélérés » n’avait pas abouti et que, chaque jour, des centaines de blessés des combats étaient à soigner. Lorsque la troupe arriva sur son lieu d’affectation, le poste de rassemblement de blessés de l’époque Deutsch-Eck, le Dr Bauer constata une situation tout à fait insuffisante. Cela concernait d’une part les conditions d’hygiène désastreuses, et d’autre part le fait qu’il n’était pas possible de traiter de manière appropriée les blessés qui arrivaient. Les blessés graves et très graves ne pouvaient pas être soignés faute de capacités correspondantes. Ils furent expédiés par train en direction des hôpitaux militaires de l’arrière ou directement plus loin vers le territoire du Reich.

De nombreux blessés mourirent pendant le transport, qui s’effectuait le plus souvent dans de vieux wagons de marchandises. Les blessés légers et les personnes souffrant de maladies générales, dont les unités sanitaires proches du front se débarrassaient rapidement, ne purent pas non plus être traités de manière appropriée. Eux aussi furent pour la plupart envoyés vers l’arrière sans examen préalable. Le Dr Bauer décrit comment un si grand nombre de soldats réussit à regagner l’Allemagne avec des blessures minimes et à se soustraire ainsi aux troupes combattantes pendant des mois.

Étiquette de blessé
Étiquette de blessé
halte de chemin de fer de campagne (voie de 60) Deutsch-Eck
halte de chemin de fer de campagne (voie de 60) Deutsch-Eck

Pour venir à bout de ces dysfonctionnements, et surtout pour améliorer les possibilités générales de traitement, le Dr Bauer mit à profit toutes les occasions qui se présentaient à lui, y compris en dehors des longues voies hiérarchiques. Il relate par exemple avoir été approvisionné en tout le matériel de construction nécessaire par le chef du parc du génie de Romagne-sous-les-Côtes, un confrère de son association étudiante, la Burschenschaft Alemannia zu Bonn.

Il fut ainsi en mesure de créer des cabanes de cantonnement pour lui et ses collaborateurs, une salle d’opération et de traitement ainsi qu’une cuisine. Un bassin en béton d’environ 24 mètres cubes d’eau fut construit avec un système de filtration. L’installation alimentait d’une part l’hôpital militaire, elle permettait d’autre part aux soldats qui marchaient vers les combats sur l’actuelle route D 66 de remplir à nouveau leurs gourdes. Les chemins de la zone de l’hôpital furent consolidés à l’aide de ballast provenant des installations ferroviaires proches. En outre, le Dr Bauer organisa d’autres possibilités de logement en se procurant des tentes. Peu à peu, le simple poste de rassemblement de blessés de Deutsch-Eck devint, jusqu’en avril 1916, une ambulance dans laquelle environ 120 blessés de tous degrés de gravité purent être traités et pris en charge.

Le Dr Bauer rend compte en détail des difficultés qui résultaient de l’approvisionnement et de l’évacuation des blessés depuis les premières lignes de combat dans le secteur de Douaumont. Pour la plupart de ces soldats, le fort de Douaumont était la première étape. Dans le fort se trouvait un hôpital militaire doté d’une salle d’opération, dans laquelle le gynécologue berlinois Dr Benno Hallauer exerçait les fonctions de chirurgien en chef. Le Dr Bauer eut de multiples contacts avec ce confrère et décrit en détail dans son journal intime les conversations entre les deux médecins, par exemple sur les conditions des soins aux blessés, la situation militaire générale et en particulier aussi la catastrophe de l’explosion dans le fort de Douaumont le 8 mai 1916.

Situé près des premières lignes, le fort de Douaumont était en permanence archi-comble de blessés et de relèves, et les blessés étaient évacués vers l’arrière dès que cela était possible. Les étapes suivantes pour eux étaient alors les postes de secours proches du front, par exemple dans le ravin de Chauffour (ravin de la Mort), le ravin d’Albain ou à la Chambrettes-Ferme. Jusqu’ici, les blessés incapables de marcher devaient être transportés à bras d’homme, ce qui, en raison du feu d’artillerie, entraîna des pertes considérables également au sein des unités de brancardiers. Depuis les postes de secours avancés, on continuait par le chemin de fer à benzol vers les ambulances proches du front. L’une de ces ambulances se trouvait près d’Azannes, une autre près de Romagne. Ces ambulances, dans lesquelles les blessés voyaient un médecin pour la première fois, étaient tout aussi archicombles et incapables de traiter des blessures graves. Les personnes concernées étaient envoyées plus loin vers l’arrière et atterrissaient dans la zone d’autres hôpitaux militaires ou de postes de rassemblement tels que celui de Deutsch-Eck ou encore à la Sorel-Ferme.

1. K.B. San Kp., juillet 1917
1. K.B. San Kp., juillet 1917

En mai 1916, on assista à des efforts d’attaque accrus tant du côté français que du côté allemand. La 5. Armee (5e armée) allemande avait ordonné pour le 6 mai 1916 une opération d’attaque d’envergure, mais les Français en avaient eu connaissance. Immédiatement avant le début de l’attaque prévue, ils pilonnèrent les positions de départ d’assaut et de réserve allemandes. Il en résulta des pertes massives et l’attaque allemande fut étouffée dans l’œuf.

Dr. Bauer, prisonniers français, mai 1916
Dr. Bauer, prisonniers français, mai 1916

Dans les jours suivants, les Français passèrent eux-mêmes à l’attaque dans le secteur du Fort de Douaumont. Le 8 mai 1916, il se produisit à cette occasion une catastrophe au cours de laquelle environ 800 soldats trouvèrent la mort en raison de l’explosion d’obus français. À partir du 20 mai 1916, de nouveaux efforts d’attaque français très massifs eurent lieu, au cours desquels des parties du fort purent être brièvement reconquises. Les attaques et contre-attaques se poursuivirent sans interruption jusqu’en juin 1916. Elles eurent pour conséquence qu’à Deutsch-Eck, jusqu’à 1 200 blessés graves et légers durent être traités chaque jour.

Le 2 juin 1916, le Dr Alfred Bauer fut informé qu’il serait relevé dans les prochains jours par une unité sanitaire bavaroise. Jusqu’au 5 juin 1916, il initia son successeur aux activités sur place. Ensuite, comme il le relate, il visita pour ses adieux le cimetière militaire allemand de Romagne-sous-les-Côtes, où nombre de soldats décédés de leurs blessures à Deutsch-Eck avaient été inhumés.

Cimetière de Romagne, Deutsch-Eck en arrière-plan
Cimetière de Romagne, Deutsch-Eck en arrière-plan

Par la suite, son unité fut transférée dans un cantonnement de repos à Colmey près de Longuyon. Ses récits sur sa période en tant que Stabsarzt (médecin-major de 2e classe) à Deutsch-Eck sont achevés par le Dr. Bauer avec une statistique selon laquelle il aurait traité au total environ 14 000 blessés et malades à Deutsch-Eck, dont environ 10 000 avaient été blessés par des engins de guerre. Parmi eux se trouvaient environ 8 000 blessures par obus, dont un grand nombre de blessures à la tête le plus souvent mortelles. Selon ses descriptions accusatrices, de nombreux cas auraient pu avoir une issue plus favorable si les soldats avaient été équipés plus tôt de casques d’acier.

Le Dr Alfred Bauer survécut à la Première Guerre mondiale. Il est décédé le 18 janvier 1955 à Bad Rothenfelde. Son fils, lui-même Stabsarzt pendant la Seconde Guerre mondiale, réussit en 1943 à s’échapper de la poche de Stalingrad et survécut également à cette autre guerre mondiale. À Bad Rothenfelde existe aujourd’hui le musée local déjà fondé par le Dr Alfred Bauer, qui traite de l’histoire du pays d’Osnabrück jusqu’à la protohistoire.

Les photos d’époque de la zone « Deutsch-Eck » ont été principalement tirées d’un article de Pierre Lenhard de Romagne-sous-les-Côtes, paru sur le même sujet dans le 5e numéro de la revue française « Tranchées » en 2011.