Semide – Position d’un canon de 38-cm-SK-L/45 „Langer Max“

À environ 2 kilomètres au sud-est de Semide, un petit village rural au sein de la Communauté de communes de l’Argonne Ardennaise, se trouvent les restes d’une installation militaire allemande de la Première Guerre mondiale.

Il s’agit d’une plate-forme presque entièrement conservée pour le canon de marine allemand „Langer Max“, désignation technique : 38-cm-SK-L/45. Des informations générales concernant l’histoire, le développement et la signification militaire de cette arme légendaire, qui était également appelée du côté français „La grosse Bertha“ ou „Le Gros Max“, se trouvent dans le article spécialisé correspondant.

38-cm-SK-L/45 « Langer Max » - Position près de Semide
38-cm-SK-L/45 « Langer Max » – Position près de Semide

Généralités

Lorsque l’on entend le mot-clé « Champagne » en tant que voyageur ordinaire, on pense peut-être, outre aux noms de marques courants de la boisson nationale française, aux coteaux façonnés par la viticulture de la vallée de la Marne et à un paysage agricole par ailleurs apparemment sans fin, à des villes séculaires telles que Troyes ou, en premier lieu, Reims, centre culturel et religieux de la France depuis le haut Moyen Âge jusqu’au début des Temps modernes, avec sa cathédrale où les rois de France ont été sacrés jusqu’au 19e siècle.

Les personnes intéressées par l’histoire militaire associent plutôt le terme de Champagne aux durs combats entre Allemands et Français pendant la Première Guerre mondiale, certains points chauds tels que la Main de Massiges, le Kanonenberg, l’actuel Camp de Suippes, le Mont Cornillet, les forts de Brimont et de la Pompelle ou la Côte 108 près de Berry-au-Bac éveillant la curiosité et l’intérêt d’exploration. Il existe en outre d’autres positions intéressantes, dont deux sont décrites ci-après.

Comme le montrent les cartes ci-dessus, les troupes allemandes se trouvaient déjà le 8 septembre 1914, après seulement un mois de guerre, aux portes de la capitale française Paris et avaient, comme prévu, progressé loin vers le sud dans le secteur de la Champagne jusqu’au canal de la Marne au Rhin entre Vitry-le-François et Bar-le-Duc. Des villes telles que Reims, Épernay et Châlons-en-Champagne furent occupées sans combat. Rien n’indiquait que l’armée française, prétendument en voie de dissolution, serait encore capable d’une résistance sérieuse. Les choses se sont passées autrement, comme on le sait. Lorsqu’aux alentours du 10 septembre 1914, une brèche se fut ouverte à l’aile droite de l’armée entre la 1re et la 2e armée allemande, dans laquelle des formations françaises et anglaises menaçaient de faire irruption, commença la retraite des troupes allemandes connue sous le nom de drame de la Marne. Le front se rétablit à partir du 17 septembre 1914 sur une ligne entre Reims et Verdun et se figea pour les quatre années suivantes en une guerre de position. À plusieurs reprises jusqu’à la fin de 1915 et au cours des années de guerre suivantes, les Français tentèrent de percer les lignes allemandes en mobilisant d’immenses contingents de troupes et d’artillerie. Toutes ces tentatives restèrent infructueuses jusqu’en septembre 1918, mais coûtèrent la vie à des milliers de soldats des deux côtés.

38-cm-SK-L/45 « Langer Max », tube de canon pendant un transport ferroviaire à Bruxelles, 1917
38-cm-SK-L/45 « Langer Max », tube de canon pendant un transport ferroviaire à Bruxelles, 1917

Tant du côté français que du côté allemand, des canons de marine initialement développés pour être utilisés sur des navires de guerre ont été employés le long de tout le front occidental. La raison en était le besoin, engendré par la guerre de position, d’une artillerie à longue portée capable d’attaquer des cibles profondément derrière les lignes ennemies, principalement des gares et d’autres nœuds de communication. Outre les canons ferroviaires développés ultérieurement et mobiles, des systèmes montés de manière stationnaire ont d’abord été utilisés. Contrairement aux Français, qui s’étaient contentés dès le début de la guerre de plus petits calibres dans des plateformes conçues de manière simple et rapidement réalisables, un type de canon destiné à l’utilisation terrestre a également été employé du côté allemand à partir de 1915, qui avait été conçu en 1912 avec un calibre de 38 cm pour les cuirassés nouvellement développés de la classe Bayern : le canon intitulé « Langer Max » portant la désignation technique 38-cm-SK-L/45. La taille et le poids immense de 270 tonnes rendirent nécessaires des constructions massives en béton sur terre. Les plateformes correspondantes nécessitaient un temps de construction d’environ 6 semaines, jusqu’à 300 soldats et ouvriers civils étant occupés à leur érection.

Langer Max – Position près de St-Hilaire-le-Petit

Dans le secteur de la Champagne, une première de ces pièces était déjà prête à tirer en mai 1915. Il s’agissait d’un modèle 38-cm-SK-L/45 « Langer Max » sur un affût-socle de type plus moderne, qui permettait une rotation horizontale de 144°. La position était située près de la petite localité de St-Hilaire-le-Petit. Des restes de l’emplacement sont conservés au milieu d’un champ, mais ils sont peu connus, sans doute parce que l’installation a été soustraite aux regards curieux jusqu’il y a quelques années par des bandes de bois environnantes. L’objectif principal de la pièce était la ville de Châlons-sur-Marne, située à environ 36 kilomètres, l’actuelle Châlons-en-Champagne.

Entre le 28 septembre et le 4 octobre 1915, le « Langer Max » près de St-Hilaire-le-Petit a tiré un total de douze obus sur des cibles dans la zone de Châlons-en-Champagne. La position y fut localisée, faute d’un camouflage efficace, par des sections de repérage françaises et combattue au moyen de l’artillerie ainsi que par des largages de bombes. Cela causa des dommages à la pièce ainsi qu’au socle, qui rendirent pour l’instant toute utilisation ultérieure impossible.

Châlons-en-Champagne, carte d'objectifs avec des objets marqués à la main, 3e armée, septembre 1915
Châlons-en-Champagne, carte d’objectifs avec des objets marqués à la main, 3e armée, septembre 1915

Position du Langer Max près de Semide

En février 1916, on commença la construction d’une nouvelle position près du village de Semide. L’installation prévue au sud du village se trouvait à quelques kilomètres en arrière de la zone principale des combats et était soustraite à l’influence de l’artillerie de campagne française. La plate-forme de tir prévue était nettement plus grande que celle de Saint-Hilaire-le-Petit et disposait de plusieurs soutes souterraines pour les munitions ainsi que pour la troupe. Elle pouvait également recevoir un affût-châssis, tout en permettant, en raison de sa conception, un plus grand angle de pivotement horizontal d’environ 180°.

On attacha une grande importance à ne pas répéter les erreurs logistiques qui avaient conduit à la découverte de la position de Saint-Hilaire-le-Petit par les Français. Une attention minutieuse fut accordée au secret. Ni la population locale ni les membres de l’armée étrangers à la construction ou à l’exploitation de l’installation n’étaient autorisés à s’approcher ne serait-ce que près de celle-ci. Quelques kilomètres plus au sud, une position factice fut planifiée en parallèle, et des dizaines de dispositifs fumigènes furent placés dans les environs afin de pouvoir enfumer la position en cas de besoin.

Pièce de Semide prête à l'emploi !
Pièce de Semide prête à l’emploi !

Une nuit, au milieu du mois de mai 1916, des habitants stupéfaits furent témoins du transport d’un tube de canon géant à l’aide de deux wagons de chemin de fer sur la ligne traversant le village en direction d’Orfeuil. Personne ne se doutait que le voyage s’était déjà arrêté peu après la périphérie sud du village. Le tube provenait de l’une des positions du Langer Max à l’arrière de Verdun, probablement de celle située dans le bois de Warphemont à l’ouest de Duzey.

Oberst Fritz von Loßberg
Oberst (colonel) Fritz von Loßberg

D’une lettre du chef de l’état-major de la 3. Armee (3e armée), l’Oberst Friedrich Karl von Loßberg, adressée à l’Oberste Heeresleitung (O.H.L.) en date du 19 mai 1916, il ressort que la position du Langer Max près de Semide était prête à l’emploi à partir du 22 mai 1916.

L’objectif principal du canon près de Semide était l’important triangle ferroviaire près de la localité de Saint-Hilaire-au-Temple, située à environ 35 kilomètres au sud-ouest, ainsi que les lignes de chemin de fer partant de là vers l’est, qui étaient utilisées pour l’approvisionnement des troupes françaises dans l’Argonne, devant Verdun et également près de St. Mihiel. Le canon ne devait tirer que sur demande de l’O.H.L. et en priorité dans le cadre d’une opération offensive planifiée. Cela n’eut toutefois pas lieu, car les combats près de Verdun exigèrent nettement plus de ressources que prévu. De plus, les Britanniques et les Français commencèrent en juin 1916 la bataille de la Somme, de sorte qu’en 1916, il n’y avait plus d’option pour la direction allemande d’entreprendre d’autres efforts offensifs d’envergure.

De plus, une pénurie considérable de munitions s’était également produite pour les calibres du soi-disant « tir tendu le plus lourd », auquel appartenait le canon de 38 cm SK L/45. La priorité en matière de ravitaillement très restreint était accordée aux unités mobiles d’artillerie de campagne et d’artillerie à pied, car leur puissance de feu était requise pour repousser les attaques ennemies ainsi que pour préparer les opérations propres lors des grandes batailles de Verdun, de la Somme et d’ailleurs.

Position et zone d'action de la pièce de 38 cm SK L/45 près de Semide, début 1917, tiré de : Der Weltkrieg 1914-1918, volume 4, Berlin 1926
Position et zone d’action de la pièce de 38 cm SK L/45 près de Semide, début 1917, tiré de : Der Weltkrieg 1914-1918, volume 4, Berlin 1926

Compte tenu de cela, il n’a pas non plus été fait droit à la demande de transfert de 75 obus explosifs qui ressortait de la lettre de l’AOK 3 à l’OHL en date du 19 mai 1916. Il est plutôt attesté que les stocks de munitions restants de la pièce près de St-Hilaire-le-Petit durent être cédés progressivement par l’AOK 3 à d’autres secteurs du front, comme par exemple pour être utilisés par les pièces de 38 cm SK L/45 près de Hampont sur le front de Lorraine (détachement d’armée Falkenhausen) et près de Zillisheim en Alsace (détachement d’armée Gaede).

Pour les positions du « tir tendu le plus lourd » dans la zone de la 3e armée saxonne, l’un des « commandos spéciaux de la marine » formés pour toutes les armées et groupes d’armées, sous le commandement supérieur du Korvettenkapitän Hans-Walther Schulte, était responsable. Ceux-ci étaient composés chacun d’environ 60 hommes de l’artillerie de marine et d’éléments variables de différentes unités d’artillerie à pied. Le commando spécial de la marine de la 3e armée (Schulte II), responsable des positions du « Langer Max » près de Semide et de St-Hilaire-le-Petit, était sous le commandement du Leutnants (sous-lieutenant) zur See Hunold Nibbe.

Ordre de l'OHL à l'AOK 3
Ordre de l’OHL à l’AOK 3
Ordre de l'OHL à l'AOK 3, 9 août 1916
Ordre de l’OHL à l’AOK 3, 9 août 1916

Pour des raisons de secret, le commando spécial de la marine et le reste du personnel n’étaient pas logés dans le village de Semide, mais séparés dans un camp situé en dehors du village, appelé le « camp d’armée de Semide ». Même aux époques où les artilleurs de la marine étaient engagés ailleurs, la zone de camp correspondante ne pouvait pas être occupée par d’autres unités.

À partir de mai 1915, environ 120 fantassins du 2e bataillon du 133e régiment d’infanterie de réserve saxon, qui était engagé comme faisant partie de la 3e armée dans le secteur de la Champagne, avaient été affectés aux positions de St-Hilaire-le-Petit et plus tard aussi de Semide. Pour assurer la capacité de tir, il fallait au total environ 160 hommes par pièce. En raison de leur formation spéciale pour la manipulation et l’entretien des canons de la marine, et malgré les demandes répétées de restitution du RIR 133, la relève n’eut lieu qu’en juillet 1916, à l’occasion du transfert du régiment sur la Somme. Par la suite, le commando spécial de la marine Schulte fut complété par des membres d’unités changeantes d’artillerie de campagne et d’artillerie à pied.

En août 1916, la 3e armée reçut au total, sur ordre de l’O.H.L., 25 obus pour la pièce de 38 cm SK L/45 près de Semide. On pouvait prévoir qu’un engagement aurait lieu bientôt. Les obus, coiffes et charges furent transportés depuis l’établissement pyrotechnique de la maison Krupp à Bottrop via la gare de ravitaillement principale de la 3e armée à Coblence-Bendorf ainsi que par la route de la Moselle vers la France. Le 12 août 1916, ils furent déchargés à la gare d’armée d’Amagne-Lucquy. Ils restèrent d’abord consignés à la disposition de l’Oberste Heeresleitung.

En novembre 1916, ce fut chose faite. Le 10 novembre 1916, le canon de Semide, sur instructions du chef d’état-major de la 3e armée, Martin Freiherr von Oldershausen, tira 15 obus sur le triangle ferroviaire près de St-Hilaire-au-Temple. Selon les Français, cela ne causa ni dégâts ni pertes notables. Les 11 et 15 novembre 1916, les 10 obus restants à disposition servirent à bombarder la zone de Ste-Menehould, où il y aurait eu plusieurs blessés.

Martin Freiherr von Oldershausen
Martin Freiherr von Oldershausen

Comme le montre la lettre de remerciements du commandant de la 3e armée, le Generaloberst (général d’armée) Karl von Einem, en date du 10 novembre 1916, l’engagement du canon de 38 cm SK L/45 contre le triangle ferroviaire de St-Hilaire-au-Temple fut soutenu par l’observation aérienne de la (Feld-)Flieger-Abteilung 53 (FFA 53). À cette époque, l’unité était stationnée au parc aéronautique d’armée de la 3e armée près de Monthois. Le chef en était le Hauptmann (capitaine) Rudolf Kleine, futur commandant de l’« England-Geschwader » (Bogohl 3).

L’escorte de protection pour les observateurs fut assurée en vol par la Jagdstaffel 9 (Jasta 9), partant de son emplacement d’alors sur l’aérodrome près de Leffincourt, à environ 10 kilomètres à l’ouest de Vouziers. Outre des pilotes de chasse notoires tels que le Leutnant Hartmut Baldamus, le chef d’escadrille de la Jasta 9 et, en tant que tel, également participant aux engagements du Long Max près de Semide, était un jeune Fliegerleutnant du nom de Kurt Student. Pendant la Première Guerre mondiale, il totalisa six victoires homologuées. Finalement, Kurt Student se fit toutefois connaître au cours de la Seconde Guerre mondiale en tant que commandant des troupes de parachutistes allemandes, précisément par des opérations telles que le débarquement en Crète en 1941 ou la libération du dictateur italien Mussolini en 1943.

General Karl von Einem
General Karl von Einem
Rapport du Lt.z.S. Nibbe concernant l'évacuation de la pièce de Semide
Rapport du Lt.z.S. Nibbe concernant l’évacuation de la pièce de Semide

L’engagement de trois jours, avec un total de 25 coups tirés, resta le seul qui fut réalisé avec le « Long Max » près de Semide. Dès le début d’octobre 1916, le groupe d’armées Kronprinz avait ordonné le démontage de l’affût de tir d’un des canons de 38 cm SK L/45 de la 3. Armee (3e armée) et son transfert au Marine-Korps (Flandern) (corps de marine des Flandres). On redoutait une attaque d’unités navales anglaises contre les installations industrielles près de Kiel, en particulier l’important Torpedowerk Friedrichsort pour la guerre sous-marine. Pour renforcer la défense côtière, plusieurs positions du « Long Max » devaient être érigées près de la côte. Il était d’abord prévu d’utiliser également l’affût de tir installé près de St-Hilaire-le-Petit. Cependant, cette position étant connue des Français et, de l’avis de l’officier responsable sur place ainsi que du chef de montage de la firme Krupp AG, un démontage n’étant possible que par un temps totalement brumeux, il fut d’abord renoncé à une telle utilisation.

Pour la pièce de Semide, le démontage eut lieu finalement en mars 1917, suivi peu après par celui de l’affût de tir encore présent dans la position de St-Hilaire-le-Petit. Le 19 mars 1917, le chef du « Marine-Sonderkommando », le Leutnant zur See Hunold Nibbe, signala que le tube du canon avait été évacué de la position proche de Semide en direction du site de production de la firme Krupp AG. Il fallait également s’attendre au démontage de la position de St-Hilaire-le-Petit et au transport de l’affût de tir d’ici quelques jours. Le « Marine-Sonderkommando Schulte II », compétent pour les positions de la zone de la 3. sächsischen Armee (3e armée saxonne), fut unifié en avril 1917 avec celui de la 5. preußischen Armee (5e armée prussienne) (Marine-Sonderkommando Schulte I) et engagé sur le Verdun-Front.

Restes de la batterie de Bucht près de Fiefbergen, env. 1920
Restes de la batterie de Bucht près de Fiefbergen, env. 1920

L’objectif du canon de Semide était une nouvelle position de 38 cm SK L/45 pour la défense de Kiel et de la baie allemande, composée de quatre emplacements en béton modernes ainsi que de plusieurs bâtiments de munitions et d’autres constructions. Il s’agissait de la soi-disant « Bucht-Batterie » près du petit village de Fiefbergen dans l’actuel Schleswig-Holstein. Fin 1917, trois canons y étaient opérationnels. Lors des tirs de réglage, la pression de l’explosion aurait causé des dommages aux bâtiments civils environnants. On manque d’informations sur l’utilisation ultérieure de la position et sur le sort des canons. Après l’armistice de 1918, les emplacements ont été désarmés, détruits à l’explosif et les autres constructions ont été en grande partie démolies.

Jusqu’en 2017, la position près de Semide gisait à l’abandon et envahie par la végétation dans un champ du terroir de Mont Fagny. À l’initiative d’une association locale, un nettoyage, une restauration et une clôture d’envergure furent alors entrepris. Depuis lors, le site peut être visité officiellement. Divers panneaux illustrés informent en détail sur l’histoire et la technique de l’ouvrage. Pour les visiteurs du secteur du front de Champagne, l’endroit vaut en tout cas le détour.