Verdun – bataille fondatrice du 20e siècle

Le nom de Verdun est bien connu de la grande majorité des gens en France et en Allemagne. Le 21 février 1916, les troupes allemandes ont lancé „Operation Gericht“, l’attaque contre Verdun et par conséquent l’une des batailles les plus meurtrières, les plus cruelles et les plus longues de la Première Guerre mondiale, qui influence encore aujourd’hui l’histoire européenne et avant tout les relations franco-allemandes comme aucun autre événement.

Plus de 1 200 canons allemands de tous calibres déclenchèrent le matin du 21 février 1916 vers 07 h 15, sur une largeur de front de près de 40 kilomètres, un feu roulant d’une intensité sans précédent d’une durée de neuf heures. Vers midi, environ 150 Minenwerfer (lance-mines) vinrent s’ajouter. Au début de la bataille, 2,5 millions d’obus étaient disponibles. On estime que, rien qu’avec le feu roulant du premier jour, il tomba statistiquement environ 160 000 obus sur chaque kilomètre carré du front français, un nombre à peine imaginable.

Trois corps d’armée de la 5e armée sous le commandement du Kronprinz allemand Guillaume lancèrent l’attaque après la fin du bombardement vers 17 h 00 avec six divisions et environ 100 000 hommes. Deux autres corps d’armée devaient se joindre à l’attaque dans les jours suivants. La masse des unités était précédée par des troupes d’assaut qui, en exploitant l’effet du feu roulant au corps à corps, devaient briser la résistance encore existante dans les tranchées françaises de première ligne. Ces unités spéciales étaient déjà équipées du Stahlhelm M1916 moderne au lieu de la pickelhaube en cuir encore usuelle à l’époque. La « Sturm-Abteilung » formée en mars 1915 sur le champ de tir de Köln-Wahn, le futur Sturm-Bataillon Nr. 5 (Rohr) (5e bataillon d’assaut), devint célèbre. C’était le premier du genre. L’unité fut engagée en première ligne lors de l’attaque contre Verdun et subit des pertes très importantes.

Malgré les succès initiaux, il devint évident dès la mi-mars 1916 qu’une percée à Verdun ne pouvait plus être réalisée. Une bataille d’usure se développa, par laquelle l’Oberste (colonel) Heeresleitung sous la direction de General Erich von Falkenhayn voulait contraindre les Français à mobiliser toutes leurs forces et réserves et briser ainsi la résistance de la France. Des termes tels que « pompe à sang », « moulin à os », « saignée à blanc » et « vider de son sang » ont par la suite caractérisé les combats de Verdun. Bien que les Français eussent été amenés fin février 1916 aux limites de leur capacité de défense, les Allemands ne parvinrent pas à briser décisivement leur résistance. En juillet 1916, les Britanniques et les Français ouvrirent la Somme-Schlacht, lors de laquelle il y eut un feu préparatoire d’artillerie encore plus massif ainsi que l’engagement de contingents de troupes nettement plus importants qu’à Verdun, entraînant en fin de compte des pertes encore bien plus élevées. Cela contraignit les Allemands à retirer des unités du front de Verdun. Jusqu’à la fin de 1916, les Français avaient alors reconquis quasi l’intégralité du terrain perdu et rejeté les troupes allemandes sur leurs positions de départ au début de la bataille de Verdun. Le plan d’attaque allemand avait échoué.

Les efforts d’attaque pertinents de l’armée allemande durèrent jusqu’en décembre 1916. L’espérance de vie moyenne d’un « Verdunkämpfer » était d’environ 14 jours pendant la bataille. Selon des estimations réalistes, environ 300 000 soldats de toutes les nations participantes sont tombés. Les chiffres retenus par certains historiens varient considérablement, ce qui est également lié à la question de la période prise en compte dans les investigations et des zones de combat adjacentes incluses dans l’analyse. Indépendamment de toutes les considérations théoriques, il ne sera jamais possible de déterminer avec exactitude combien de jeunes hommes ont réellement perdu la vie. Rien qu’à l’Ossuaire de Douaumont, l’ossuaire situé au centre du champ de bataille, reposent les restes mortels de plus de 130 000 soldats de tous les pays impliqués. Une étendue de terrain d’environ 65 kilomètres carrés a été transformée par l’artillerie en un désert d’entonnoirs inhospitalier. Une grande partie des tués n’a jamais pu être récupérée. Dans de vastes parties de l’ancien champ de bataille, ni l’agriculture ni l’élevage n’étaient possibles sur le sol bouleversé et empoisonné, même des décennies plus tard. Aujourd’hui encore, plus de 100 ans après la fin des combats, la contamination des sols par l’arsenic dépasse parfois les valeurs naturelles d’un millier de fois.

La politique internationale n’a pas su tirer les conclusions nécessaires des cruautés de la Première Guerre mondiale, qui a trouvé ses sommets dans des batailles telles que celle de Verdun ou de la Somme. Avec le traité de paix de Versailles, il a été exigé du Reich allemand l’aveu humiliant et factuellement injustifié de la seule responsabilité de la guerre. Une charge de réparations écrasante a été fixée, constituant, en raison de la détresse qui en est résultée pour la population, le terreau des aspirations radicales et, en fin de compte, du national-socialisme. Par la Société des Nations, dans laquelle l’Allemagne n’a été admise qu’en 1926, après de multiples efforts de la diplomatie allemande et contre la volonté expresse de la France, avec des droits restreints, on avait certes créé une organisation censée préserver la paix. Cependant, les statuts ne contenaient aucune interdiction générale de la guerre ni aucun pouvoir supérieur ou de sanction. Les États-Unis, en tant que nouvelle puissance mondiale, n’avaient même pas rejoint l’instance. Le Reich allemand a déclaré son retrait dès octobre 1933, après la prise de pouvoir nationale-socialiste, avec un large soutien de la population. Un peu plus de 20 ans seulement après la fin de la Première Guerre mondiale, au printemps 1940, des soldats allemands ont à nouveau marché vers la France. La Seconde Guerre mondiale qui s’est développée par la suite devait surpasser de multiples fois tout ce que la Première Guerre mondiale avait apporté d’inconcevable.

Excursus : Erich Kästner, un graffiti et un poème :

Son livre paru en 1957 « Als ich ein kleiner Junge war. » est conclu par l’auteur Erich Kästner, devenu célèbre dans les années 1920, par ces mots : « La guerre mondiale had commencé, et mon enfance était finie. » Né le 23 février 1899 à Dresde, Erich Kästner échappa in extremis au service sur le front uniquement en raison d’une maladie cardiaque qui retarda son service militaire. À l’âge de 17 ans, il fut appelé du lycée dans le Königlich-Sächsischen 2. Fußartillerie-Regiment Nr. 19 (19e régiment d’artillerie à pied) et y accomplit sa formation en tant qu’Einjährig-Freiwilliger (volontaire d’un an). La brutalité du drill militaire, le mépris de l’homme des instructeurs ainsi que la mort de nombre de ses camarades d’école marquèrent durablement Erich Kästner et firent de lui un pacifiste et un antimilitariste.

Erich Kästner, photo de Grete Kolliner, vers 1930
Erich Kästner, photo de Grete Kolliner, vers 1930

Peu avant la prise de pouvoir des nationaux-socialistes, Erich Kästner écrivit en 1931, avec « Verdun, viele Jahre später », un poème peu remarqué, mais néanmoins remarquablement plastique et précis pour notre époque :

Verdun, viele Jahre später

Auf den Schlachtfeldern von Verdun
finden die Toten keine Ruhe.
Täglich dringen dort aus der Erde
Helme und Schädel, Schenkel und Schuhe.

Über die Schlachtfelder von Verdun
laufen mit Schaufeln bewaffnete Christen,
kehren Rippen und Köpfe zusammen
und verfrachten die Helden in Kisten.

Oben am Denkmal von Douaumont
liegen zwölftausend Tote im Berge.
Und in den Kisten warten achttausend Männer
vergeblich auf passende Särge.

Und die Bauern packt das Grauen.
Gegen die Toten ist nichts zu erreichen.
Auf den gestern gesäuberten Feldern
liegen morgen zehn neue Leichen.

Diese Gegend ist kein Garten,
und erst recht kein Garten Eden.
Auf den Schlachtfeldern von Verdun
stehn die Toten auf und reden.

Zwischen Ähren und gelben Blumen,
zwischen Unterholz und Farnen
greifen Hände aus dem Boden,
um die Lebenden zu warnen.

Auf den Schlachtfeldern von Verdun
wachsen Leichen als Vermächtnis.
Täglich sagt der Chor der Toten:
„Habt ein besseres Gedächtnis!“

Erich Kästner wurde am 23. Februar 1899 in Dresden geboren und starb am 29. Juli 1974 in München.

Verdun, de nombreuses années plus tard

Sur les champs de Verdun,
Les morts ne trouvent point de repos.
Journellement, sortent de terre,
Casques et crânes, fémurs et godasses.

Sur les champs de bataille de Verdun,
Marchent des chrétiens armés de pelles.
Ils ramassent cotes et têtes,
Rangent les héros dans des boîtes.

Là-haut, près du monument de Douaumont,
Douze mille morts reposent dans le mont.
Dans les boîtes, attendent
Des hommes en vain sur leur cercueil.

Et l’horreur saisit les paysans,
Contre les morts il n’y a rien à faire.
Sur les champs nettoyés hier,
Demain dix nouveaux corps feront surface.

Cette région n’est pas un jardin,
Encore moins un jardin d’Eden.
Sur les champs de bataille de Verdun,
Les morts se lèvent et parlent.

Entre les épis et les fleurs jaunes,
Dans les sous-bois et futaies,
Des bras émergent du sol,
Pour mettre en garde les vivants.

Sur les champs de bataille de Verdun,
La guerre laisse ce testament.
Journellement les morts en chœur,
Nous disent : « Ayez une meilleure mémoire »

Erich Kästner naquit le 23 février 1899 à Dresden et mourût le 29 juillet 1974 à Munich. – Traduction: Pierre Lenhard, Romagne s.l. Côtes

Sur le mur extérieur d’une salle de sports située dans le secteur sud-ouest de Verdun, plutôt défavorisé, où peu de visiteurs extérieurs s’égarent, de jeunes membres de l’association d’Heidelberg KulturFenster e.V. ainsi que du Centre Social Culturel d’Anthouard Pré-l’Evêque de Verdun ont réalisé en juillet 2016 une fresque de graffiti qu’ils ont baptisée « Graff’ in peace » en commémoration des combats de la Première Guerre mondiale. Des vers du poème d’Erich Kästner y ont été intégrés, ainsi qu’un extrait du livre « Verdun » de l’auteur français George Blond, paru en 1961. L’œuvre est dominée par une représentation de Germania, figure symbolique allemande, et de Marianne, figure nationale de la République française, qui s’enacent amicalement au-dessus des champs de bataille de Verdun tout en regardant le spectateur dans les yeux d’un air exigeant.

Cette œuvre et sa genèse montrent à quel point le vivre-ensemble franco-allemand est devenu une évidence, au-delà de tous les aspects politiques et économiques, en particulier pour la jeune génération des deux pays. Dans l’esprit de cette normalité si importante pour l’idée européenne, que les responsables de l’État et de la société se remémorent sans cesse l’appel final d’Erich Kästner :

« Ayez une meilleure mémoire ! » « Ayez une meilleure mémoire ! »